«Nouvelles sciences, nouveaux citoyens»

 

Jean-Paul Baquiast, Automates Intelligents,  Paris, Septembre 2005, 172 p.

 

1- Jean-Paul Baquiast est lauréat de l’Institut d'Etudes Politiques de Paris en 1954, et de l’Ecole Nationale d’Administration en 1960-1962.

 

Il a consacré sa carrière administrative aux technologies de l’information, au Ministère de l’Economie et des Finances, à la Délégation Générale à la Recherche Scientifique et Technique, ainsi qu’au niveau interministériel: à la délégation à l’informatique (1967-1973), et au Comité Interministériel de l’informatique dans l’Administration (CIIBA), de 1984-1995.

 

Membre du bureau de l'Association Française pour l'Intelligence Artificielle, il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont «La France dans les technologies de l’intelligence» (La Documentation Française, 1984), «Administrations et autoroutes de l’information: Vers la cyber-administration» (Les Editions d’Organisation, 1996) et  «Internet et les administrations, la grande mutation» (Ed. Berger-Levrault, 1999).

 

2- Dans la note introductive au présent ouvrage, l’auteur dit ceci: «Cet essai est destiné à ceux qui ne veulent pas abandonner la politique aux professionnels, mais qui font trois erreurs susceptibles d’affaiblir leur action militante:

 

- la politique n’a pas besoin de la science dans son effort pour comprendre et modifier le monde,

- les sciences traditionnelles, les seules encore à être enseignées dans les écoles, suffisent à éclairer l’action politique,

- les sciences nouvelles, qui renouvellent les sciences traditionnelles, ne sont pas à la portée du citoyen parce que trop complexes. Elles doivent rester l’affaire des experts scientifiques. Mais de ce fait il faut s’en méfier, car les experts ne sont pas conscients des risques que ces sciences nouvelles, et les technologies qui les expriment (on parle de technoscience) font courir au monde».

 

Or, dit-il,  «nous sommes convaincus que la politique a besoin de la science. Si elle ne faisait pas appel à elle pour comprendre et modifier le monde, à qui s’adresserait-elle?

 

Soit aux représentants des entreprises dont le métier est de vendre des produits de consommation matériels ou culturels. Ce sera alors la république des publicitaires et groupes de pression économiques, peu enclins à inciter les citoyens à la réflexion critique.

 

Soit aux autorités religieuses, notamment à celles s’inscrivant dans des mouvances fondamentalistes. S’appuyant sur des textes ou écritures dites révélées, car réputées provenant directement de la divinité, elles prétendent organiser la société selon ces préceptes et n’encouragent pas les processus démocratiques».

 

La très grande majorité des humains étant soumise à l’influence des entreprises et des religions, «cela n’est pas sans conséquences à un moment où l’humanité, plus que jamais dans son histoire, devrait faire appel à des raisonnements aussi rationnels, aussi scientifiques que possible. Qui d’autre que la science pourrait le lui rappeler?».

 

Mais, affirme-t-il, «les sciences traditionnelles, telles du moins qu’elles sont encore présentées, ne permettent plus de comprendre le monde moderne et sa complexité…Aujourd’hui beaucoup des connaissances enseignées dans les écoles et popularisées par les médias sont souvent  obsolètes. Leur grande faiblesse est de postuler l’existence d’un univers indépendant des hommes, dont les lois s’imposent aux sciences».

 

Le message qui s’en dégage, note l’auteur, est que l’homme ne construit pas l’univers, celui-ci est déjà construit et il faut s’y conformer. Or tout montre le contraire. Pour le meilleur et pour le pire, «c’est essentiellement l’action humaine, volontaire et involontaire, qui construit l’univers, tout au moins à l’échelle terrestre», pense l’auteur.

 

Les nouvelles sciences, estime-t-il, proposent une autre vision du monde, mais peu de gens en ont encore pris conscience. Pour ces sciences, le réel est en évolution permanente ou, plus exactement, en construction permanente. L’action des humains, conjointement à celle des autres acteurs biologiques, y constitue une force de création continue.

 

Quelles sont les sciences qui légitiment ce point de vue? Ce sont celles dites de la complexité, répond l’auteur. Mais «existe-t-il des sciences de la complexité qui se distingueraient des sciences qu’il faut bien se résoudre à qualifier de classiques ou traditionnelles? On aurait tendance à répondre que nulle science n’a le monopole de la complexité».

 

Dans chaque domaine scientifique, dit-il,  il y a des esprits qui s’enferment dans leur discipline, refusent l’interactivité, bref pratiquent ce que l’on appelle parfois «le raisonnement linéaire».

 

Mais, dans chacun de ces mêmes domaines, «se trouvent des esprits ouverts sur l’extérieur, refusant les certitudes, prenant le risque de poser des questions sans réponses immédiates, au lieu de perfectionner les réponses déjà acquises aux questions déjà posées».

 

Cependant, et au-delà de ceci, il existe certaines sciences dites émergentes qui par nature obligent à la pensée complexe, c’est-à-dire à «se débarrasser des certitudes du simplisme scientifique et des abus de pouvoir que celui-ci autorise. La première est la physique quantique, à laquelle tout le monde pense quand on critique le simplisme. Mais il serait réductionniste de penser que la physique, fut-elle quantique, pourrait à elle seule générer les outils permettant de créer de la complexité. Aujourd’hui, d’autres sciences, qui toutes se prolongent dans des technologies extrêmement puissantes, doivent être mentionnées.

 

On citera d’abord les sciences du calcul informatique, qui s’appuyant sur les performances constamment accrues des composants électroniques et des réseaux, sous-tendent l’apparition de mondes inconnus il y a encore un demi-siècle: la vie artificielle, la réalité virtuelle, la robotique autonome, la conscience artificielle. Les sciences plus anciennes sont également bouleversées par la prise en compte de la complexité».

 

C’est principalement le cas en biologie, affirme-t-il, où l’ingénierie génétique par exemple permet dorénavant d’analyser de plus en plus d’organismes et de systèmes vivants, «en attendant de les transformer plus ou moins profondément ou d’en créer de nouveaux, jamais vus sur terre. On citera aussi les sciences du cerveau et celles de la cognition».

 

 Ces dernières montrent l’importance des réseaux mondialisés de connaissances, transversaux, interactifs, qui se développent, quasiment comme des organismes vivants. Les réseaux de connaissances constituent ainsi des systèmes très puissants, car ils commandent au fonctionnement des innombrables instruments et machines qui modifient directement le monde.

 

Il se développe aujourd’hui, tout au moins en Occident note l’auteur, «un très fort mouvement hostile aux sciences et technosciences de la complexité. C’est très grave, car refuser de les pratiquer voudra dire s’exclure d’emblée d’un monde qui se fera de toutes façons, à l’initiative de sociétés moins pusillanimes et moins ignorantes».

 

Il faudrait donc, estime-t-il, que chacun des humains qui veut faire usage de sa raison se mobilise, «en ne laissant pas la parole aux seuls experts, et moins encore évidemment aux prophètes de l’irrationalisme ou du désengagement».

 

La problématique de l’auteur est ici donc d’examiner «non pas les sciences nouvelles, mais quelques uns des enseignements que l’on pourrait en tirer pour renouveler l’approche politique et la démarche citoyenne».

 

Deux conclusions préliminaires sollicitent, par contre, ceux qui essaient d’imaginer les cinquante prochaines années: «soit la disparition radicale des civilisations humaines et peut-être même celle des formes de vie évoluées, soit au contraire l’apparition de sociétés posthumaines aux pouvoirs considérablement augmentés».

 

3- L’ouvrage est constitué de trois grandes parties contenant  chacune plusieurs chapitres éclairant un ou plusieurs aspects de la problématique évoquée:

 

3-1- En première partie («De nouveaux outils intellectuels»), l’auteur affirme que les sciences et technologies d’aujourd’hui et de demain, dites aussi émergentes et convergentes, reposent sur trois grandes approches: constructiviste, systémique et évolutionniste. Elles ne sont pas exclusives les unes des autres, mais complémentaires. «C’est le même œil qui regarde, mais avec des angles différents», dit l’auteur.

 

Ces approches sous tendent qu’il existe des sujets conscients libres de faire des choix. Qu’en serait-il toutefois, si ces sujets étaient en fait déterminés par d’innombrables facteurs échappant à leur volonté ?

 

+ Dans le chapitre premier («Le constructivisme»), l’auteur évoque les différentes conceptions du réel et pense que le positivisme, ou sa version plus souvent évoquée (notamment en physique) qu'est le réalisme des essences, «a été très malmené à la fois par le non-réalisme de la mécanique quantique et par le déconstructionnisme (dit post-modernisme aux Etats-Unis) pour qui il n'est de connaissance que subjective, c'est-à-dire relative à son auteur».

 

Quatre hypothèses fondent le positivisme :

 

- L'hypothèse ontologique selon laquelle «il existe une réalité objective, extérieure à l'homme, mais que celui-ci peut s'attacher à découvrir par la science, c'est-à-dire par un processus critique permettant notamment d'éliminer la subjectivité des perceptions individuelles».

 

- L'hypothèse déterministe, ou de causalité, pour laquelle «il existe des lois stables et régulières qui commandent la nature et qu'il faut découvrir, pour les mettre ultérieurement en œuvre».

 

- L'hypothèse réductionniste ou de modélisation analytique, fondée par Descartes, selon laquelle «on peut comprendre le complexe en le réduisant à ses parties».

 

- et l'hypothèse rationaliste ou de raison suffisante, remontant aux trois axiomes d'Aristote d'où découle la méthode hypothético-déductive expérimentale.

 

Ainsi, la plupart des scientifiques travaillant dans le domaine macroscopique (c'est-à-dire ne se situant pas dans le monde quantique) adoptent une définition du réel dite généralement instrumentale. Selon celle-ci, «il existe bien un réel qui nous demeurera toujours étranger, parce qu'inaccessible à nos sens et à nos instruments, compte tenu de leurs imperfections. Mais, en faisant appel aux prescriptions de la méthode scientifique expérimentale, nous pouvons donner de ce réel des descriptions de plus en plus précises». L’on doit donc se placer en dehors du monde observé pour essayer de le décrire quasi-objectivement.

 

La description n'épuise pas, aux yeux de l’auteur, toutes les caractéristiques de l'objet observé, mais «elle fournit un nombre suffisant d’indices pour permettre à une collectivité d’agents utilisant les mêmes outils et méthodes, de situer leur action par rapport à lui».

 

C’est un réalisme à objectivité forte, dit l’auteur, mais qui «s'éloigne du réalisme des ontologies, dans la mesure où elle ne fait pas appel au concept d'un réel en soi, situé au-dessus ou au-delà des observations».

 

Quand l’auteur parle, par ailleurs, du «rapprochement du microscopique et du macroscopique», il considère que la science macroscopique «arrivant aux limites du très petit ou du très grand, rejoint la physique quantique, et oblige à poser dans de nouveaux termes la question du réel».

 

Mais la physique quantique interdit de séparer l'observateur et ses instruments, de l'observé et des circonstances de l'observation, ce qui rend inopérant le concept de réel des ontologies ou réel en soi.

 

Si on postule par conséquent, dit l’auteur, «qu'il existe d’une part la physique quantique et d’autre part les autres sciences et technologies, on pourrait conserver l'hypothèse de l'existence d'un monde ou réel macroscopique situé au-delà des observations scientifiques, dont celles-ci pourraient cependant donner des descriptions de plus en plus objectives».

 

Force est de constater, dit l’auteur, que le réel n’est en définitive «qu’un réel instrumental ou opératoire, n’ayant de sens que pour moi ou pour ceux qui, comme moi, sont dotés des mêmes appareils sensoriels et cognitifs, prolongés le cas échéant des mêmes instruments technologiques». C’est un «réel à subjectivités partagées», du moment où toute description du monde est relative à celui qui la produit et à ceux qui l'adoptent.

 

+ Dans le chapitre deuxième («Le regard systémique»), l’auteur rappelle la définition de la systémique telle que donnée par le Larousse: c’est «l’analyse qui envisage les éléments d’une conformation complexe, non pas isolément mais globalement, en tant que parties intégrantes d’un ensemble dont les différents composants sont dans une relation de dépendance réciproque».

 

Dès qu’un organisme même élémentaire, comme une cellule, voit le jour, «il interagit avec son milieu, en y découpant les sous-ensembles physico-chimiques moléculaires nécessaires à sa survie. En employant un terme des sciences cognitives, on pourrait dire qu’il procède à des catégorisations ou quasi-catégorisations».

 

Il n’y a pas de système existant en soi. Les systèmes sont chaque fois construits par des entités dont ils constituent des projections. «Il ne faudrait jamais étudier un système sans l’entité de référence et le processus qui a permis de l’élaborer, et qui contribue à assurer sa survie dans la compétition entre les catégorisations et représentations».

 

En même temps, il ne suffit pas de considérer le système dans sa statique, mais dans sa dynamique et sa complexité.

Dire que le monde est un système, c’est dire que «les agents qui le composent sont de fait ou potentiellement en interrelation par l’intermédiaire des réseaux et des contenus échangés».

Dans certaines perspectives, ceci permet aussi de parler de la mondialisation ou de la globalisation comme un système.

 

La description politique du monde satisfait donc à la définition d’un système dynamique «puisqu’il s’agit bien d’un système composé d’une grande quantité d’agents évolutionnaires (les humains, les groupes, leurs idées, etc.) disposant d’une certaine autonomie et réagissant les uns sur les autres, généralement sur le mode du conflit, plus ou moins tempéré parfois de négociations».

 

Vu sous l’angle politique, «le monde peut être considéré, avec ses milliards d’agents et de processus, comme un système complexe.

Complexe ne veut pas dire compliqué. La définition la plus simple consiste à appeler complexe ce qui ne répond à aucun ordre apparent».

 

+ Dans le chapitre troisième («La méta-évolution»), l’auteur parle du darwinisme pour caractériser «les phénomènes associés à la compétition entre les espèces, celles d’entre elles ayant bénéficié de mutations favorables éliminant leurs concurrentes».

 

On y voit souvent l’apologie des forts qui dévorent les faibles. Mais il faut savoir, dit l’auteur, «que les sciences de l’évolution, si ce n’est l’ensemble des sciences, ont été révolutionnées depuis une cinquantaine d’années par l’exploration et l’approfondissement de l’hypothèse fondatrice de Darwin concernant la compétition entre organismes vivants pour l’accès à des ressources toujours inférieures aux besoins. De cette compétition résulte en effet la différenciation des espèces, selon des modalités que la génétique statistique, puis la génétique moléculaire, ont précisées depuis».

 

A l’heure actuelle, la compétition entre acteurs économiques et politiques, au sens propre de la lutte pour la vie, est présentée comme le moteur essentiel de la mondialisation.

 

La compétition est un phénomène bon en soi, dit l’auteur, car outre qu’elle est inévitable dans un système évolutif, «elle encourage les acteurs à évoluer et à s’adapter. Rien ne serait plus néfaste que la mise en place de protections artificielles qui permettrait aux agents de ne plus ressentir les stimuli extérieurs. Très vite, ils s’engourdiraient (dans la mort thermodynamique) et redeviendraient des objets ou rouages passifs du système global».

 

Il conviendrait, dit l’auteur, de voir «le darwinisme comme une incitation permanente à la mobilité et à la création, y compris par des démarches non-libérales de rupture allant à contre-sens de ce qui paraît l'évolution spontanée».

 

+ Dans le chapitre quatrième («La conscience réincorporée»), l’auteur commence par noter que les déterminismes ne laissent pas de place au libre arbitre.

 

Il dit à ce propos: «les défenseurs du libre-arbitre que nous sommes pratiquement tous quand il s’agit de décider de nos propres intérêts, acceptent volontiers l’idée que les choix ne se font pas au hasard, qu’ils sont justifiés par des raisons souvent très contraignantes. Ils refusent par contre d’admettre que les décisions se prendraient automatiquement, quelque part dans leur corps, sans que leur conscience volontaire ait eu à en débattre».

 

Partant de l’idée que la conscience n’est pas une propriété du cerveau, l’auteur distingue entre «une conscience primaire, qui est très répandue dans le monde animal, et une conscience supérieure, pratiquement limitée à l’homme et, sous des formes moins développées, à quelques animaux évolués».

 

Disposant de cette conscience, l’homme n’est tout de même pas autonome, ou plutôt libre au sens qu’entend le terme de libre-arbitre. «Son comportement, c’est-à-dire ses décisions, sont produits par des mécanismes physiologiques complexes interférant avec l’environnement».

 

Ils ne résultent cependant pas de déterminismes linéaires simples, car «les causes qui déterminent le comportement final d’un sujet sont innombrables, résultant à tout moment de l’exécution coordonnée ou conflictuelle de nombreuses fonctions endogènes (propres à l’individu) et de nombreuses influences exogènes (extérieures). Ceci fait que, vu de l’extérieur, le comportement d’un individu, qu’il s’agisse d’un humain ou même d’un organisme simple, est inexplicable et imprévisible, sauf en termes de probabilités».

 

3-2- Dans la deuxième partie («Les nouveaux acteurs»), l’auteur examine trois grandes catégories d’acteurs: les mèmes, les super-organismes et les entités artificielles.

 

+ Dans le chapitre cinquième («Le monde des mèmes»), l’auteur définit un même comme «une idée, un comportement, un style ou un usage qui se propage de personne à personne au sein d'une culture».

 

Il considère, suite à  Susan Blackmore, que les langues, les systèmes politiques, les institutions financières, l'éducation, la science, la technologie…sont des mèmes (ou des groupes de mèmes). «Ces entités se transmettent de personne à personne par imitation. Elles se co-développent symbiotiquement avec les gènes dans un processus évolutionnaire global où les mèmes sont les réplicateurs évolutifs, et où les hommes sont des machines à fabriquer des mèmes tout en étant des machines à reproduire leurs propres gènes».

 

Il montre qu’avec les NTIC, notamment le Web, les mèmes ont trouvé de nouveaux terrains infiniment productifs pour se développer.

 

+ Dans le chapitre sixième («Les super-organismes»), l’auteur rappelle que depuis quelques années, aux Etats-Unis et même en Europe, «se développent des hypothèses relatives à l’histoire de l’univers qui mettent en scène l’émergence d’un cerveau global, parfois appelé super-organisme, lequel inclurait tous les êtres vivants, y compris les hommes».

 

Le thème du super-organisme, doté de moyens dépassant largement ceux des individus qui le composent, rencontre selon l’auteur, beaucoup de succès en politique aujourd’hui, même si le terme n’est pas toujours affiché. On pourrait sans difficulté établir une typologie, dit-il: «super-organismes géopolitiques, dont le plus souvent évoqué est la superpuissance américaine, super-organismes économiques, sur le modèle des sociétés transnationales, super-organismes criminels ou terroristes (les maffias, Al Quaida…), super-organismes techno-scientifiques, super-organismes idéologiques et religieux, super-organismes biologiques ou même écosystémiques».

 

Prenant appui sur cela, l’auteur envisage deux grands risques: le premier serait que les sciences et techniques mal maîtrisées provoquent un méga-accident (un hiver nucléaire ou un effondrement de l'éco-système). Le second serait que «des sociétés exclues du développement, et en proie à l'ubris suicidaire, se saisissent des sciences et techniques dont elles disposent pour détruire les sociétés dominantes».

 

Pour éviter ces deux risques, il faut se persuader que les sciences et techniques seules ne suffisent pas, encore faut-il, dit l’auteur, que les sociétés scientifique et techniques se dotent d'un dispositif nouveau, n'existant pas encore: le cerveau global.

Ce cerveau global est la conjonction d'une infrastructure de réseau réticulaire et décentralisée, de très nombreuses bases de connaissances et de données interconnectées par des liens logiques, et d'une pensée systémique/matricielle et non pas analytique/linéaire.

 

Toutefois, les possibilités du cerveau global risquent d'être confisquées, soit par des pays soit par des groupes (de type militaro-industriel) dotés dès aujourd'hui d'une suprématie économique et politique.

 

+ Dans le chapitre septième («Entités artificielles et virtuelles»), l’auteur affirme que la loi de Moore (la capacité des transistors qui double tous les 18 mois) est l'arbre cachant la forêt d'une évolution beaucoup plus générale, touchant toutes les technologies et, par conséquent, toutes les sciences et leurs applications.

 

Selon toutes les analyses, note l’auteur, «nous nous trouvons actuellement dans la partie rapidement ascendante d'une courbe de développement très rapide intéressant la puissance des moyens technologiques mis à disposition de la recherche et de l'innovation».

 

Il s'agirait d'une «évolution» qui devrait se traduire dans quelques dizaines d'années par l'apparition de «machines conscientes représentant un potentiel d'intelligence et de connaissances au moins aussi grand que ne l'est à ce jour celui de l'humanité tout entière».

 

La loi dite des «retours accélérés» postule que tout progrès dans un domaine produit des progrès en retour dans de nombreux autres domaines, le tout à nouveau selon une courbe d'accélération exponentielle. «Un cercle vertueux s'engage alors, prenant la forme d'un recyclage non seulement de toutes les connaissances mais de tous les éléments du réel à portée des organisations super-intelligentes (Etats et entreprises) responsables de cette évolution».

 

Comprendre ce que signifie cette marche vers de super-intelligences à échéance de quelques dizaines d'années, devrait aux yeux de l’auteur, constituer un objectif de civilisation transcendant tous les autres.

 

Avec des ordinateurs d’une puissance considérablement augmentée et «la possibilité d’y connecter nos cerveaux dans les deux sens de l’entrée et de la sortie (perspectives qui ne sont qu’une question de temps), rien n’empêcherait de faire vivre des humains, toute leur existence durant, dans des mondes artificiels ressemblant au nôtre ou au contraire radicalement différents».

 

+ Au chapitre huitième («Les Posthumains»), l’auteur pense que «même si le nom de posthumanisme vieillit un jour, la tendance qu'il incarne ne fera que s'amplifier».

 

Le posthumanisme est-il la même chose que le transhumanisme?

 

Le transhumanisme, écrit-il, est «une philosophie selon laquelle l'humanité peut et doit s'élever vers des niveaux supérieurs, physiquement, mentalement et socialement. Cette philosophie encourage la recherche de nouvelles formes de vie, la cryonique, les nanotechnologies, les augmentations mentales et physiques, le téléchargement de la conscience humaine et l'ingénierie à grande échelle.

 

Le posthumanisme inclut diverses techniques qui, sous des noms différents, visent à dépasser l'humain actuel par le recours aux sciences émergentes, et à leur inclusion dans une conception du monde en complet renouvellement».

 

Criera-t-on alors à la mort des valeurs morales ?

 

Et l’auteur de répondre qu’il «n'y a aucune raison de penser que les nouvelles civilisations émergeant de cette évolution seront sans valeurs morales, précisément parce qu'elles aussi, comme tout super-organisme, auront besoin de facteurs de cohésion. Elles forgeront d'elles-mêmes de nouvelles valeurs, mises en œuvre à travers les moyens de communication, et éventuellement de contrainte permis par les techniques et les institutions du moment».

 

Si les poshumains sont en effet ceux qui bénéficient de toutes les facilités et perspectives des sciences et technologies émergentes, ils seront peu nombreux, quelques dizaines ou centaines de millions par rapport aux milliards d'humains ordinaires relégués dans leurs niches traditionnelles. Ils seront inévitablement conduits à s'isoler dans des espaces protégés, condamnant les autres au sous-développement.

 

Le  combat ne se mène pas, aujourd’hui, uniquement dans les laboratoires, il est aussi, affirme l’auteur, «dans les conceptions idéologiques plus subtiles qui baignent encore profondément les sociétés modernes».

 

L’auteur évoque ici Fukuyama qui se livre à «une virulente mise en garde contre les dérives possibles des sciences de la vie, notamment de la biologie et du génie génétique. Il nous annonce que ces sciences constituent actuellement la menace la plus grande ayant jamais remis en cause l'intégrité de la nature humaine».

 

Or, pense l’auteur, ne risque-t-on pas en annonçant l'ère post humaine, de «donner des arguments aux millions d'intégristes de toutes confessions, de fanatiques et d'ignorants qui veulent fermer les laboratoires, limiter l'éducation, en exclure les femmes et  conserver le plus longtemps possible les avantages qu'ils ont acquis par des siècles d'oppression et d'obscurantisme?».

 

La question ne se rapporte pas à la science ou aux scientifiques en tant que tels, mais à la conception que l'on devrait désormais se faire de la connaissance, dit l’auteur.

 

La science et les scientifiques ne proposent pas de directions précises qui seraient contraires à leur esprit. Ils contribuent à former des citoyens ouverts et responsables…aident la politique à devenir autre chose qu’une lutte pour les intérêts égoïstes immédiats. Autrement dit, «ils viennent ou devraient venir au secours de la politique, pour l’empêcher de s’enliser dans le politicien».

 

Yahya El Yahyaoui

Rabat, 11 Janvier 2007