«Les ONG dans la tempête mondiale»

 

Coordination SUD, Ed. Charles Léopold Mayer, Paris 2004, 284 p.

 

 

1- En introduction à ce livre, l’on lit : «les mots qui s’imposent aujourd’hui à nous, et symbolisent notre temps (mondialisation, régionalisation, décentralisation, privatisation) illustrent tous des évolutions qui écartèlent l’État, et exposent les sociétés et leurs associations au grand large». Par conséquent, y lit-on toujours, «de nouveaux équilibres entre l’État, l’économie et la société, en clair entre les administrations, les entreprises et les associations, doivent être imaginés et, surtout, construits».

 

En effet, la victoire d’une économie-monde triomphante cache, selon les auteurs de cet ouvrage collectif, de plus en plus mal la destruction des économies locales, qui occupaient l’essentiel des territoires et des sociétés. «Une richesse fabuleuse, qui s’accumule dans certains pôles de croissance, va de pair avec une paupérisation grandissante des pouvoirs publics, et d’une part considérable de l’humanité».

 

Richesse et pauvreté s’accumulent donc, et le fossé se creuse toujours plus, car l’économie n’est plus contrainte d’être socialement responsable, et les mécanismes de redistribution sont affaiblis. Rien ne les remplace vraiment, «sinon une petite partie d’un bien modeste 0,3% du PNB, que les pays du Nord réservent à la solidarité internationale».

 

Les solutions, comme les problèmes qui s’affirment, doivent de ce fait être globales, en perspective de la construction d’un monde de diversité et de solidarité, estiment les auteurs.

 

2- La chute du mur de Berlin, en novembre 1989, fut un événement décisif, notent les auteurs. «La pression populaire des exclus de la liberté de pensée, mais aussi de la consommation de masse et des supermarchés bien approvisionnés, contribue alors à faire tomber le socialisme réel, et à consacrer ce que certains pensent être la fin de l’Histoire (Fukuyama) : il semble ne plus y avoir au monde qu’un seul modèle indépassable, celui de l’économie libérale de marché».

 

L’offensive néolibérale qui s’en est suivie, somma, à partir des années 90, les pays du Sud d’ouvrir leurs marchés aux multinationales, de privatiser l’eau, l’éducation et la santé, les engageant ainsi dans des voies qui rendent inatteignables les «Objectifs du Millénaire», lesquels ambitionnaient de permettre l’accès de tous à ces services essentiels d’ici à 2015.

 

Or, l’éclatement de la «bulle internet» à partir de 2000, les faillites frauduleuses de très grandes entreprises (Enron en 2001, WorldCom en 2002), les errements, entre autres, de Vivendi ont mis en cause une mondialisation financière débridée «dont il devient clair, contrairement au discours dominant qui idolâtre les investissements directs étrangers (IDE), qu’on ne peut attendre que ceux-ci assurent le financement du développement. Les IDE se portent à 60% vers les pays industrialisés, et la quasi-totalité du reste vers la Chine et quelques pays émergents, l’Afrique subsaharienne voyant sa part régresser de 3% à 1,5% en quelques années».

 

La mondialisation croissante de l’économie s’est ainsi accompagnée de tempêtes, prenant la forme de crises financières et économiques majeures, et de l’aggravation des inégalités et des pauvretés, au Sud mais aussi au Nord. De cela, les ONG, qui voient leurs partenaires du Sud s’épuiser à simplement survivre, prennent de plus en plus la mesure.

 

Les ONG n’avaient pas jusqu’ici une grande tradition protestataire, «elles considéraient que leur rôle était de soigner les maux endurés par l’humanité au Sud, que ce soit du fait des évolutions économiques mondiales ou locales, des calamités ou d’une nature hostile, ou encore de dominations et de pouvoirs extérieurs ou locaux irrespectueux des droits des personnes».

 

Les ONG sont devenues un acteur important des relations internationales, que la plupart des gouvernements des pays développés intègrent désormais dans l’éventail des acteurs associés à leur politique diplomatique.

 

C’est en effet, dans la seconde moitié de la décennie 1990, que la diplomatie internationale des ONG est née (campagnes contre les mines antipersonnel, contre le projet d’accord multilatéral sur les investissements et pour la Cour pénale internationale, lancement des forums sociaux mondiaux et régionaux, en contrepoint au poids exorbitant pris par la soft-diplomatie des milieux d’affaires, au travers des Forums économiques mondiaux…etc).

 

Les ONG et leurs ancêtres font ainsi partie de ce que les auteurs appellent les «intellectuels organiques» qui élaborent et diffusent les perceptions nouvelles, valeurs et référentiels éthiques, «qui constituent l’idéologie hégémonique dans laquelle se reconnaît la classe productive dominante, la bourgeoisie, dont ils consolident le pouvoir sur l’État, tout en faisant évoluer ses propres conceptions».

 

3- Formulé pour la première fois en 1945 par le Conseil économique et social de l’ONU, le terme d’ONG «visait initialement à distinguer les organisations gouvernementales des organisations non gouvernementales. Aujourd’hui, certains gouvernements considèrent même que tout ce qui n’est pas géré au niveau gouvernemental, est par définition non gouvernemental ». Il en serait ainsi, par exemple, des entreprises ou des syndicats.

 

En France, la perception la plus répandue des ONG reste cependant celle de structures non lucratives, issues d’une mobilisation militante et citoyenne à caractère privé, agissant pour des causes sociales, généralement dans trois principaux domaines, avec une dimension nationale : la solidarité internationale, les droits de l’homme et l’environnement.

 

Le terme d’«humanitaire», souvent utilisé, regroupe quant à lui, des réalités fort différentes : «trop souvent limité aux actions d’urgence, il comprend par ailleurs l’appui au développement pour les populations les plus vulnérables, au Nord comme au Sud».

 

Les auteurs du collectif notent par ailleurs, que l’essentiel des ressources des ONG françaises provient, pour près des deux tiers, de donateurs privés, notamment de personnes individuelles, sous forme de dons et legs. Ils notent aussi que les vingt premières ONG représentent plus de 75% du budget total des ONG françaises (dont la moitié seulement sont des ONG intervenant sur des questions d’urgence).

 

Toutefois, seules quatre ONG françaises ont une dimension véritablement transnationale, et disposent de représentations dans différents pays du Nord, mobilisant des budgets considérables : Médecins sans frontières-France, qui dispose à elle seule d’un budget de près de 100 millions d’euros, Médecins du monde, Handicap international et Action contre la faim, qui disposent chacune d’un budget de l’ordre de 40 à 50 millions d’euros. À elles quatre, ces organisations représentent plus du tiers du budget total des ONG françaises.

 

En même temps, les auteurs remarquent qu’il n’existe pas de définition unanimement acceptée de ce qu’est une «organisation altermondialiste», si ce n’est peut être le rassemblement autour du slogan «un autre monde est possible», rassemblement qui regroupe des acteurs très différents : syndicats, mouvements citoyens, associations de solidarité internationale, organisations de défense des droits de l’homme ou de l’environnement, etc.

 

Il conviendrait de rappeler ici que le succès des ONG réside souvent dans le fait qu’elles interviennent sur des thèmes où la démarche éthique mise en avant, est très forte (des actions d’urgence, où elles revendiquent le droit d’ingérence vis-à-vis d’États peu scrupuleux au plaidoyer où elles se font l’avocat des «sans voix»).

 

Au niveau mondial, la société civile demeure peu structurée, et hétérogène dans ses formes d’organisation et dans ses convictions. Les ONG jouent un rôle fondamental dans l’émergence de cette «société civile internationale», expression de l’émergence d’une conscience citoyenne planétaire, voire d’un contre-pouvoir citoyen, quoique encore balbutiant. En font partie syndicats du Nord et du Sud (syndicats brésiliens, coréens, européens, nord-américains, sud-africains) mouvements paysans du Brésil ou d’Inde, les mouvements indiens comme celui d’Équateur, des jeunes adultes plus ou moins organisés, et de nouvelles organisations citoyennes comme Attac.

 

Quatre grands blocs de négociations intéressent ladite société : la construction d’un État de droit planétaire, avec reconnaissance d’une citoyenneté mondiale et des droits universels, la mise en place de règles commerciales équitables, et l’évolution vers des modes de production et de consommation durables.

 

4- Par ailleurs, aspirées par le siècle nouveau, les ONG se trouvent face à l’étrange paradoxe de s’attaquer à des problèmes qui semblent immuables, dans un contexte mondial en perpétuel mouvement : «la pauvreté, mal endémique, fléau historique est encore à l’ordre du jour du XXIe siècle, comme aux premières heures de l’humanité. Dans un contexte général d’abondance de biens, de technologies débordantes, le paradoxe est d’autant plus douloureux que la pauvreté est mère de tous les maux qui ravagent la planète : santés fragilisées, famines, éducation scolaire déficiente…etc».

 

Et les auteurs de rappeler que si pendant les Trente Glorieuses (1945-1975), sous la pression des syndicats et pour endiguer la montée du communisme, le partage était favorable aux salaires (70% contre 30 % aux profits), depuis les années quatre-vingt, la reconquête a commencé : on est aujourd’hui dans un ratio de 60/40 sinon plus.

 

C’est dire que l’un des gros enjeux des politiques publiques, en ce début de siècle, sera leur capacité à être redistributrices pour réduire les inégalités. Même au Forum de Davos, au nom d’un lien entre prospérité et sécurité, il est toujours question «d’un nécessaire partage équitable des fruits de la croissance».

 

Il faut par conséquent, reconsidérer les modes de décision, et œuvrer pour la consécration d’une économie solidaire et d’une démocratie participative.

 

Il est ainsi urgent de refonder la gouvernance économique mondiale, dans le cadre d’une ONU rénovée, en se basant sur les principes de transparence, de responsabilité, d’efficacité, de légitimité et d’équité.

 

Dans un monde enclin au toujours plus de libéralisation, d’ouverture de marchés, de compétition, de concentration du pouvoir économique et du pouvoir politique, les sociétés civiles devront, dans l’esprit des auteurs, «répondre par un front porteur d’alternatives issues de leurs expériences de terrain».

 

Yahya El Yahyaoui

Rabat, 24 Juillet 2008