«Les politiques
sociales transnationales:
les nouveaux défis de la mondialisation pour le développement»
D. Morales Gomez et Alii, CRDI, Ottawa, 2000, 262 p.
1- Daniel Morales Gomez est scientifique principal en politiques
sociales et chef d'équipe de l'initiative de programme «Evaluation des réformes
des politiques sociales» au Centre de Recherches pour le Développement
International (CRDI) du Canada.
Titulaire d’un doctorat en planification de l'éducation de
l’université de Toronto, il a étudié la philosophie à l'université catholique
de Valparaiso au Chili, et a une maîtrise en éducation comparative
internationale de l'université Stanford.
Enseignant à l'université catholique de Valparaiso, à
l'université ibérico-américaine du Mexique et à l’université d’Alberta, au
Canada, Morales Gomez est l’auteur de
plusieurs ouvrages sur l'éducation comparative internationale, l'éducation des
adultes, l'éthique de la recherche, les politiques sociales et l'aide
internationale. «La réforme des politiques sociales: Evolution des perspectives
du développement humain durable» est l’un de ses derniers ouvrages.
2- Dans sa préface à la présente publication, Maureen O'Neil Présidente du CRDI,
affirme d’entrée de jeu qu’il «faut vivre avec la mondialisation» et s’atteler
à «la tâche de comprendre comment les politiques sociales sont élaborées, par
qui elles sont définies et à qui elles s'adressent, et comment elles sont
financées», comme pour rappeler «qu'il est impossible de séparer la politique
sociale des institutions politiques».
Et de continuer: «aujourd'hui, nous n'arrivons pas à établir
des mécanismes internationaux qui assureront un équilibre social mondial, et
nous n'y parviendrons probablement pas pendant encore longtemps. Tout comme au
siècle dernier, lorsque le commerce et le capital transcendaient les frontières
géographiques, c'est l'évolution politique des États-nations qui détermine la
nature de leurs politiques sociales».
Tout l’enjeu, dit O’Neil, est d’œuvrer pour «l'élaboration
de politiques transnationales visant à un équilibre social dans des pays aux
antécédents politiques et économiques fort différents. La quête de politiques
sociales transnationales ne sera fructueuse que si les États-nations
démocratiques qui se préoccupent de l'équilibre social, investissent dans la
construction d'institutions internationales».
3-
En introduction («Les politiques sociales: du national au transnational»),
Daniel Morales-Gómez (coordinateur de l’ouvrage) note à son tour qu’«en
cette fin de XXe siècle, l'espoir renouvelé d'une société meilleure (issue
des forces de la mondialisation économique, politique et culturelle, de
l'évolution démographique et des nouvelles technologies des communications et
de l'information) suscite la demande de réformes exhaustives et efficaces des
politiques publiques, et ce, à une époque où les pouvoirs publics se préoccupent
de répartir des ressources rares de façon plus efficiente et plus efficace, et
où la communauté internationale comprend que les paradigmes actuels du
développement sont inaptes à répondre aux besoins des pauvres du monde».
Si les pays en développement, dit-il, « continuent de
lutter pour définir des options en matière de développement, mettre en œuvre
des stratégies de croissance réalisables, surmonter une pauvreté persistante et
réduire les inégalités sociales internes», les pays industrialisés, quant à
eux, «commencent à comprendre que les schémas actuels de consommation
représentent un handicap, lorsqu'il s'agit de préserver des normes nationales
fondamentales en matière d'équité sociale, de sécurité sociale et de
développement humain».
Mais à l'échelle internationale, «on perd de plus en plus la
maîtrise des orientations futures des marchés, du commerce mondial, de la
capacité des pays et des régions de préserver leurs niveaux de croissance
économique ainsi que des répercussions rapides des technologies des sciences et
de l'information sur la société».
Pour soutenir la concurrence dans un monde de plus en plus
interconnecté, les pays en développement se sont attelés à améliorer leur
compétitivité internationale, à s'adapter à des changements technologiques
rapides et à axer leurs systèmes de production sur la demande extérieure,
plutôt que sur la demande intérieure. Ces processus ont pour effet d'affaiblir
les filets de sécurité sociale, les mesures de réforme dans le secteur social
ont été insuffisantes pour les renforcer.
Les ressources des programmes sociaux étant coûteuses, note
l’auteur, l'État se décharge sur le secteur privé de la responsabilité du
mieux-être social du peuple. Il résulte de ces changements que «ce sont de plus
en plus souvent les pauvres et les collectivités où ils vivent, qui doivent
assumer la responsabilité de la survie».
En même temps, les facteurs qui influencent les réformes des
politiques publiques dans le domaine des besoins fondamentaux, et qui, jusqu'à
récemment, relevaient du domaine presque exclusif de la nation, revêtent de
plus en plus souvent un caractère transnational.
Traditionnellement, la dimension transnationale a joué un
rôle important dans l'analyse des relations Nord-Sud par rapport aux questions
monétaires, au commerce ainsi qu'aux mouvements et à l'accumulation du capital.
Elle a été, en termes politiques, «un facteur explicatif du rôle du
développement national dans le champ plus vaste des relations de force entre
pays développés et pays en développement».
Aujourd'hui, la dimension transnationale du développement
est plus que jamais une conséquence de la mondialisation, remarque l’auteur.
Autrement, «dans le passé, l'influence que les mouvements de
capital, les technologies de l'information et des communications, la
consommation, les produits culturels, le commerce et les transferts de science
et de technologie exerçaient sur les décisions nationales était plus limitée.
Aujourd'hui, ces facteurs transcendent les frontières politiques nationales, et
sont des ingrédients nécessaires des politiques publiques nationales et des
mesures de réforme de ces politiques».
En ce sens, les influences transnationales ne sont plus des
variables uniques ne touchant que l'économie et les relations de politique
étrangère entre les pays, elles «représentent dorénavant un éventail complexe
de facteurs influençant une vaste gamme de décisions nationales en matière de
politiques publiques, qui jouent un rôle essentiel dans la gestion des affaires
nationales».
En effet, sous la poussée d'un nombre croissant de
gouvernements de pays industrialisés et d'organismes internationaux et, plus
particulièrement, d'institutions financières internationales, on réforme les
politiques publiques dans des secteurs sociaux de premier plan. Dans ce
contexte, «la croissance économique continue d'être un objectif dominant des
réformes des politiques sociales qui ont pour objet de réduire les déficits, de
créer de l'emploi et de donner de l'expansion au commerce».
Le développement social est considéré tout simplement comme
un effet secondaire de ces mesures de réforme, et les principaux objectifs
continuent d'être la libéralisation des marchés, la privatisation, la réduction
de l'appareil gouvernemental et une responsabilisation accrue du gouvernement
sur le plan financier, le ciblage et la restriction de l'intervention de l'État
dans la prestation des services.
Dans ce contexte, «les défis qui se posent pour le
développement social et la lutte contre la pauvreté tiennent davantage à
l'accessibilité des ressources qu'à leur redistribution»: on s'attend à ce que les politiques réformées maximisent
l'utilisation des ressources, c'est-à-dire «qu'elles fassent plus avec moins».
Après les ralentissements économiques des années 70 et 80,
qui ont profondément marqué le monde en développement, le développement social
est devenu une priorité au milieu des années 90, les gouvernements et les
organismes de développement commençant par mettre l'accent sur l'importance
d'accorder la priorité aux êtres humains dans toute politique sociale, et de
donner au développement un «visage humain» pour trouver des moyens de répondre
aux besoins du développement social.
L’auteur rappelle, par ailleurs, que la tendance générale à
la réforme des politiques publiques n'est pas un phénomène isolé, elle «s'inscrit
plutôt dans un courant global visant à changer les paramètres et le rôle de
l'État providence sous ses diverses formes, dans les pays développés comme dans
les pays en développement».
Cependant, si les réformes des politiques revêtent
différentes formes selon l'environnement social, économique et culturel
spécifique dans lequel elles sont mises en œuvre en Afrique, en Asie, en Amérique
latine ou dans les pays industrialisés, on décèle néanmoins certaines tendances
communes:
-
Premièrement, leurs objectifs sont souvent à court terme,
alors que leurs répercussions économiques, sociales et institutionnelles ne se
font sentir qu’à long terme.
-
Deuxièmement, l'analyse des options envisageables pour
réformer les politiques sociales, selon divers régimes de l'État providence,
est limitée par des facteurs financiers.
-
Troisièmement, dans les pays en développement, la
distribution de la richesse nationale demeure inégale et l'aide au
développement international, sur laquelle beaucoup comptent, est peu
susceptible d'augmenter.
-
Quatrièmement, en dépit de changements dans le débat
international sur le fardeau de l’endettement, l'ampleur de la dette extérieure
continue d'imposer des contraintes aux pays et de les empêcher de rediriger
leurs investissements vers les politiques du secteur social.
Ceci est d’autant plus vrai que les politiques sociales
élaborées dans le cadre du modèle de l'État providence sont présentées comme
étant inaptes, dans la plupart des pays, à répondre aux besoins sociaux actuels
notamment pour ce qui de l’aspect pauvreté, qui est «un problème systémique
plutôt qu'un problème qui ne touche qu'une partie de la population».
4-
La présente publication vise donc à examiner, dans une approche comparative,
certains des défis théoriques et pratiques que les pays en développement
doivent relever pour faire passer la réforme des politiques sociales en tête de
leurs plans d'action en matière de développement. Elle est subdivisée en deux
grandes parties :
4-1- La première partie («Les nouveaux défis»), contient deux
chapitres :
+
Au chapitre premier («Les politiques sociales et l'ordre social dans les
sociétés transnationales»), Andrés Pérez Baltodano dit ceci: «… le concept de
la politique sociale est intimement corrélé à l'évolution historique spécifique
des sociétés occidentales modernes. Plus précisément, il est corrélé à
l'évolution des stratégies sociales mises en œuvre par l'État moderne pour
assurer l'ordre social».
Si la poussée des forces de la mondialisation a rendu la
notion conventionnelle de politique sociale, peu adéquate, note l’auteur, c’est
parce qu’aujourd'hui, «les causes et les conséquences des enjeux et des
problèmes sociaux, auxquels s'intéresse la notion de politique sociale,
transcendent les frontières physiques, juridiques et politiques des États
nationaux».
La mondialisation a eu (et a de plus en plus) pour effet
d'élargir l'écart entre le concept classique de la politique sociale, et une
réalité sociale donnée, plutôt que de le rétrécir.
Autrement, la mondialisation a «réduit la capacité de l'État
de synchroniser les expériences et les attentes de la société, créant ainsi une
situation plus propice à l'insécurité ontologique, une situation dans laquelle les circonstances ordinaires de la vie quotidienne constituent une menace
continuelle».
Plus précisément, la mondialisation du commerce, des
finances et des entreprises est à l'origine «d'une disharmonie croissante
entre, d'une part, l'autorité politique de l'État, de portée nationale, et,
d'autre part, le marché, de portée transnationale. Ainsi, les multinationales
exercent leurs activités dans une perspective commerciale, plutôt que
géographique, de l'espace planétaire».
Tous ces phénomènes réduisent la capacité de l'État de
contenir les causes de son évolution sociale, politique et économique à l'intérieur
de ses propres frontières, créant ainsi des tensions et des contradictions «entre
le concept libéral de l'État moderne, qui met l'accent sur la réceptivité et la
reddition des comptes à l'échelle interne, particulièrement dans les domaines
de la prestation des services sociaux, et les impératifs économiques du marché
mondial».
Par conséquent, dans un monde de sociétés transnationales,
les causes et, on peut le supposer, les solutions des problèmes relatifs à l'ordre social et à
la sécurité, ne se confinent pas aux territoires nationaux ni aux structures et
institutions sociales, «il faut redéfinir ces problèmes pour tenir compte des
répercussions de la mondialisation sur la capacité de l'État de recréer les
histoires nationales dans les limites des territoires nationaux».
C’est dire que l'étude de la politique sociale ne peut plus
avoir comme seuls référents les États-nations. La politique sociale doit plutôt
être étudiée dans une perspective nationale et transnationale.
La mondialisation des grands problèmes sociaux «a estompé
les lignes de démarcation qui, autrefois, séparaient clairement le champ
théorique et le champ pratique de l'aide au développement, de l'aide
humanitaire et de la politique sociale. Ce phénomène se manifeste le plus
clairement dans l'émergence d'un plan d'action planétaire en matière de
politique sociale, et dans le débat plus récent sur les exigences
institutionnelles nécessaires pour sa mise en œuvre».
Par ailleurs, en notre époque d'interpénétration planétaire,
les politiques sociales transnationales sont en train de devenir une nouvelle
réalité sociale. «La forme qu'elles revêtent, laisse penser qu'elles ne peuvent
être utilisées que pour protéger les riches des effets de la pauvreté créée par
les structures socioéconomiques nationales et transnationales».
Or, conclut l’auteur, «il ne faut… pas supposer que la politique
est morte et que les pays doivent se soumettre aux diktats du marché mondial.
Toute solution aux graves problèmes que présente la mondialisation nécessitera
inévitablement la revitalisation de la politique, tant au niveau national qu'au
niveau transnational».
+ Au chapitre deuxième («Les enjeux de la politique sociale
à la fin du XXe siècle») Luis Ratinoff estime que La mondialisation
a élargi les paramètres des politiques sociales. Assujetties autrefois à un
cadre de référence national, elles relèvent maintenant d'un cadre de référence
international.
L'idée voulant qu'on puisse améliorer l'efficacité des
programmes sociaux, en les façonnant selon les règles du marché, est un élément
commun de nombreuses réformes des politiques sociales découlant du processus
d'adaptation économique à la mondialisation.
L'un des grands défis du scénario mondial actuel consiste
donc à établir un ordre social dans le contexte d'une désintégration sociale
croissante.
En effet, «dès que la politique de l'espoir, qui repose sur
l'établissement d'un ordre social plus équitable, est remplacée par la
politique de la prospérité, dont l'objet est d'atteindre un taux de croissance
économique plus élevé, il ne reste guère de place pour l'expression publique
des tensions et des aspirations sociales, ou encore pour l'articulation de ces
frustrations dans le cadre d'un projet politique exhaustif».
Le paradigme de la mondialisation, sur lequel reposent les
processus de la réforme des politiques économiques, comporte l'hypothèse voulant
que la libre circulation des capitaux et des technologies aura finalement pour
effet de minimiser le besoin d'interventions coûteuses en matière de politiques
sociales.
La politique de la représentation des intérêts particuliers,
de plus en plus présente à l'ère de la mondialisation, a lentement érodé le
rôle des valeurs dans la vie publique, et a encouragé les hommes et femmes
politiques à accorder moins d'attention aux problèmes qu'éprouve le peuple dans
la vie de tous les jours: Sans prospérité durable, les politiques sociales
résiduelles n'auront aucun sens.
Des solutions sociales tributaires de la prospérité dans une
société planétaire tiennent pour acquis que l'augmentation de la consommation
et l'élargissement des débouchés issus de la réussite économique, seront
suffisants pour améliorer graduellement l'équité sociale…Ce qui n’est pas
certain.
4-2- Dans la deuxième partie («Réformer les politiques sociales pour favoriser
la compétitivité et l’équité»), l’on a affaire à deux chapitres traitant de cas
particuliers:
+ Au chapitre troisième («L'Afrique centrale et occidentale: la politique
sociale, un instrument de reconstruction et de développement»), Tade Akin Aina
affirme que «pour être significative et pertinente, une analyse de la politique
sociale en Afrique aujourd'hui doit commencer par une analyse des processus
jumeaux de la pauvreté et du développement. On doit se pencher à la fois sur le
processus et sur le contexte, à la lumière des expériences les plus récentes
des pays de la région».
Pareille analyse, estime l’auteur, «comporte l'examen du
processus de développement, de ses échecs et, en particulier, de la crise
persistante et les ajustements des dernières années, pour reconnaître
l'importance de cette crise, non seulement pour le développement en général,
mais également pour l'élaboration des politiques».
Ces éléments de l'analyse sont importants, dans son esprit, «parce
que les principales conséquences de la crise prolongée en Afrique ont été non
seulement la délégitimation de l'État africain et son retrait forcé de la
fourniture des services fondamentaux et d'autres formes de services sociaux
directs, mais également une nouvelle prise de conscience qui nie la validité et
la pertinence des politiques sociales dans le processus du développement».
Cette négation et cette réorientation systématiques sont le
résultat des politiques des institutions financières internationales, qui se
sont appropriées la responsabilité de la gestion des politiques sociales et
économiques, sur la base d'une doctrine de marché néolibérale qui met l'accent
sur la déréglementation, la libéralisation et la privatisation.
Plutôt que d'améliorer la qualité de la vie de la majorité
des gens, cette approche n'a réussi qu'à la détériorer, car les politiques sociales
classiques étaient, nous dit-on, «considérées comme des éléments ruineux et
négatifs qui contribuaient peu, voire pas du tout, à la croissance économique
et au revenu de la nation, plutôt que comme un important facteur contribuant au
processus du développement».
Dans les pays de l'Afrique centrale et occidentale, «nous
devons envisager de nouvelles définitions du développement économique et social
et de nouvelles façons de le favoriser, qui intègrent la satisfaction des
besoins fondamentaux des individus aux objectifs sociétaux plus vastes de la
sécurité collective et de la viabilité sociale».
Il faudra donc en ce sens, envisager des genres particuliers
de développement et de sociétés développées qui préservent les droits sociaux
et économiques, et garantissent le respect de la diversité et de l'humanité,
plutôt que de favoriser la subordination aux lois du marché.
C’est dans cette perspective que, plutôt que de définir la
politique sociale ou de se concentrer sur elle, les chercheurs africains se sont
davantage préoccupés de la notion plus vaste du développement social.
Dans le contexte africain, «la politique sociale peut être
envisagée comme l'ensemble des interventions systématiques et délibérées dans
la vie sociale d'un pays, qui ont pour objet d'assurer la satisfaction des
besoins fondamentaux et le mieux-être de la majorité de ses citoyens».
En Afrique centrale et occidentale, les politiques sociales
sont souvent l'objet de manipulations et d'influences de la part de groupes
d'intérêts divers, et se caractérisent par de nombreuses inégalités sur le plan
du sexe, de la race, de la classe sociale, de la région et de l'âge.
La
politique sociale coloniale était sélective, discriminatoire et limitative,
ayant pour objet de protéger et de favoriser les intérêts coloniaux et ceux des
colons blancs, et ne s'adressait à la population locale que si celle-ci jouait
un rôle important dans la structure coloniale, ou si son exclusion risquait
fondamentalement de menacer les intérêts coloniaux.
La
phase «constructionniste» d’après l’indépendance, a été une phase de
consolidation et d'expansion du modèle d'accumulation néocolonial qui avait
caractérisé le développement dans de nombreuses économies politiques africaines.
Par
ce qu’appuyé par une stratégie de légitimation, la politique sociale était de
première importance, et renvoyait à l'idéal essentiellement constructionniste
du développement économique, c'est-à-dire la construction d'infrastructures physiques,
sociales et humaines, mais aussi une période de
«construction» de programmes sociaux de premier plan dans les domaines
de l'éducation, du logement, de la santé, de l'urbanisme, de même que de
subventions sociales élaborées.
Le
début de la période postcoloniale fut donc axé, en grande partie, sur l'expansion
des structures sociales et économiques visant à intégrer les intérêts et les
groupes autochtones qui avaient été exclus du système colonial. Les mesures
implantées pour répondre à ces demandes devenaient un élément essentiel du
modèle de légitimation nationaliste, et furent probablement l'élément central
d'une tentative visant à faire profiter des fruits de l'indépendance les
groupes qui avaient les plus grandes revendications.
Cependant,
les modèles d’accumulation et de légitimation présentèrent des difficultés,
compte tenu des limites des ressources et de la croissance rapide de la
population.
Plus
tard, le ralentissement économique et la crise de l'endettement devinrent les
problèmes les plus graves. Ils étaient l'aboutissement des effets combinés de
la structure coloniale initiale des économies africaines, du défaut des régimes
postcoloniaux de corriger de tels effets, et des pressions de la mondialisation
économique.
Il est
important de préciser, note l’auteur, que même si les PAS ont promu certaines
formes d'autosuffisance et d'initiative autonome, ils n'en ont pas moins eu
pour effet d'éroder un grand nombre des gains qui avaient été réalisés dans les
années 60 et 70 en matière de politique sociale et de développement humain dans
des domaines comme les études primaires, l'alphabétisation des adultes, la
mortalité infantile et maternelle, la nutrition des enfants et l'éradication
des maladies contagieuses.
Les
politiques sociales transnationales peuvent avoir des résultats positifs si
elles sont conçues et mises en œuvre selon des préoccupations globales, visant
à résoudre les aspects négatifs de la condition humaine contemporaine. Pour ce
faire, «on peut envisager des efforts concertés qui porteront sur des questions
comme la pauvreté et le manque d'accès d'une grande partie de la population aux
débouchés et aux services dont elle a besoin pour améliorer sa condition
économique et sociale».
+ Dans le chapitre quatrième
(«L'Afrique subsaharienne: Des politiques sociales dictées par la collectivité»)
Kwaku Osei-Hwedie et Arnon Baron
affirment que «dans la plupart des pays africains au sud du Sahara, les
gouvernements qui se sont succédé, s'inspirant de divers cadres politico-économiques,
ont établi leurs objectifs de développement en fonction de définitions
idéologiques de leurs problèmes nationaux».
Dans ce
contexte, la définition des politiques sociales en Afrique et le processus de
leur transformation ont été dominés, dirigés et parfois tenus en otage par
l'idéologie.
Pendant la
période coloniale, les puissances européennes ont subordonné toutes les
activités économiques, sociales et politiques de la région à leurs propres
intérêts.
Au moment
de l'indépendance, les gouvernements nationalistes ont voulu changer à la fois
les conditions créées sous le colonialisme, et les principes sur lesquels elles
reposaient.
Les
gouvernements se lancèrent dans de folles dépenses pour construire des écoles,
des cliniques et d'autres installations sociales et physiques, qui relevaient
toutes du contrôle strict de l'État.
Cependant,
dans la tradition du passé, les services sociaux et la sécurité sociale à titre
individuel sont demeurés sous-développés.
Au milieu
des années 70, les économies africaines avaient commencé à subir le contrecoup
de crises économiques profondes et prolongées, dont les effets se faisaient
sentir partout: c’est l'ère de l'ajustement structurel.
Le colonialisme, qui allait modifier le paysage africain,
endommagea à jamais ce mécanisme de soutien social.
En résumé, sous le régime colonial, «les Européens se
voyaient accorder la première priorité, venaient ensuite les Africains qui
étaient d'une utilité immédiate pour l'économie européenne. Les problèmes du
reste de la population africaine n'étaient envisagés que si les ressources le
permettaient, ou s'ils pouvaient être confiés aux bénévoles qui s'occupaient
d'œuvres humanitaires et missionnaires».
Les gouvernements socialistes de l'Afrique ont envisagé les
problèmes sociaux dans une perspective structurelle, et ont pris des mesures
proactives, plutôt que réactives, lorsqu'il s'agissait d'adopter des politiques
sociales.
On a plutôt privilégié trois grands secteurs aux fins des
investissements, soit l'éducation, la santé (y compris les approvisionnements
en eau) et les subventions et contrôles des prix.
Plus tard, la perspective néolibérale du développement
économique et social domina, ce qui permit aux institutions financières
internationales de prendre les réformes en main, particulièrement le FMI et
Sous prétexte «d'ajustement structurel», les IFI exigèrent, comme condition de
leur appui, «que les gouvernements mettent en œuvre de dures politiques
d'austérité, premièrement pour réorienter la production vers les marchés
d'exportation et, deuxièmement, pour mettre en place un programme général qui
prévoyait que l'État allait se retirer de toute participation active dans le
secteur social et le secteur économique. À la fin des années 80 et au début des
années 90, il y avait des PAS dans plus de 30 pays de l'Afrique subsaharienne».
En Afrique, l'ajustement structurel avait deux objectifs
économiques: changer les fondements de l'économie et établir un équilibre entre
la balance monétaire extérieure et la balance monétaire intérieure.
De nombreux gouvernements africains, reconnaissant que
certaines des mesures directes de réforme sociale et certains des effets
d'entraînement des PAS aggraveraient une situation déjà difficile, et
sensibilisés à leurs répercussions politiques probables, ont mis en place
certains mécanismes d'atténuation destinés à aider les groupes les plus
vulnérables.
La capacité interne des gouvernements de répondre aux
attentes en matière de bien-être social peut être contestée, ne serait-ce qu'à
cause de l'ampleur des besoins. Mais «les méthodes que les gouvernements ont
utilisées pour s'acquitter de cette tâche, ont toujours reposé sur des
idéologies, comme en témoigne le cadre politico-économique actuel et les plans
d'action en matière de développement transnational».
Autrement, la prestation des services sociaux en Afrique
depuis la période coloniale jusqu'à nos jours, a été tributaire de l'idéologie
prédominante, qui l'a dictée et qui a également déterminé le rôle des
principaux intervenants dans le processus.
+
Au chapitre cinquième («L'Asie du Sud-Est: La décentralisation de la politique
sociale»), Trinidad S. Osteria affirme que «les politiques économiques
essentielles qui ont mené à la formulation de mesures de lutte contre la
pauvreté et de développement social reposaient sur la probité financière et
monétaire, le libre commerce, le développement des ressources humaines et les
investissements dans des infrastructures qui témoignaient de priorités économiques
et sociales».
Dans de nombreux pays de l'Asie du Sud-Est, le niveau de vie
a doublé entre les années 60 et les années 90. La croissance démographique a
ralenti sensiblement. Cependant, la croissance régulière de l'économie a exercé
des pressions sur les marchés du travail, renforcé les capacités de production,
mais aussi menacé les conditions nécessaires à la stabilité des prix.
Cependant, de nombreuses imperfections accompagnent ce genre
de croissance économique, car les politiques nécessaires pour assurer une
croissance rapide font généralement l'objet d'une certaine résistance de la
part des groupes privilégiés de la société.
Jusqu'à la fin des années 90, on pouvait considérer l'Asie
du Sud-Est comme la région en développement qui connaissait le plus de succès
sur les plans de la croissance et de l'emploi.
A une extrémité, le principal «tigre» de l'Asie, Singapour,
est en train de se transformer en véritable économie industrielle, grâce à une
croissance remarquable. À l'autre extrémité, les économies en transition du
Cambodge, du Laos et du Myanmar sont encore aux prises avec de graves problèmes
de pauvreté, en dépit de récentes hausses du PIB. L'Indonésie,
Ces gouvernements reconnaissent que la croissance économique
à elle seule, est insuffisante pour opérer les changements sociaux qualitatifs
qui s'imposent. Ils doivent recourir à des interventions stratégiques
délibérées pour faire en sorte que le développement économique se déroule de
façon juste et équitable, et contribue à améliorer la qualité de la vie du
peuple.
Les pays de la région de l'Asie du Sud-Est ont été très
touchés par le processus de mondialisation. Le commerce interrégional a connu
une expansion rapide, et on trouve des multinationales dans la plupart de ces
pays.
Or, les courants des ajustements macroéconomiques dans la
région soulèvent un certain nombre de préoccupations. Premièrement, les mesures
d'ajustement structurel, même lorsqu'elles réussissent à accroître les
exportations, l'épargne, les investissements et l'efficience économique,
risquent de laisser pour compte le facteur humain, et de négliger les objectifs
sociaux que les pays s'attendent à réaliser.
En dépit du climat économique généralement progressiste de
l'Asie du Sud-Est, une analyse de l'état du développement social dans la région
montre que ce dernier n'a pas suivi le rythme de la croissance économique.
Ce manque de congruence a été attribué principalement à
l'absence d'une vision commune claire parmi les décideurs nationaux au sujet
des objectifs qu'ils devraient viser expressément en matière de développement
social, et également à un manque de compréhension des mesures stratégiques
spécifiques.
Les filets traditionnels de sécurité et de bien-être social
que sont la famille et la collectivité, se sont détériorés à cause de
l'urbanisation croissante, de l'industrialisation et des courants
correspondants de la migration. Parallèlement, d'autres institutions sociales,
particulièrement les ONG
et le secteur des entreprises privées, sont de plus en plus souvent cooptées
pour suppléer au rôle de l'État.
À l'heure actuelle, selon diverses indications, «les
objectifs du développement social dans la région ne peuvent être réalisés que
dans un contexte stratégique qui réussit à promouvoir la gestion publique locale,
et la participation maximale des clientèles et des bénéficiaires».
+
Dans le chapitre sixième («Les Amériques: La réforme de l'éducation, les forces
externes et les défis internes») Jeffrey M. Puryear avance que l'éducation est
devenue l'un des secteurs les plus dynamiques de la formulation de politiques
nationales en Amérique latine et dans les Caraïbes.
Deux de ces facteurs revêtent une importance particulière.
Il s'agit d'abord de la centralité croissante du savoir en tant que facteur de
production. Vient ensuite la mondialisation de l'information, de la
communication et de l'activité économique. Ces deux facteurs (le savoir et la
mondialisation) exercent de fortes pressions à la hausse sur la demande
d'éducation.
Comme la technologie dépend en fin de compte des ressources
humaines, la compétitivité repose de plus en plus souvent sur une population
active instruite, plutôt que sur le capital ou les ressources naturelles.
La mondialisation est à l'origine d'un troisième facteur de
changement: la propagation d'idées nouvelles sur les moyens de dispenser
l'éducation. Le débat sur l'éducation se mondialise donc au fur et à mesure.
Il faut plutôt établir un processus dans le cadre duquel des
intervenants de toutes les couches de la société civile, les parents, les chefs
d'entreprise, les groupes confessionnels, les médias, les syndicats et les
associations professionnelles, participeront à l'établissement des objectifs du
système d'éducation et à l'analyse des options stratégiques.
Il faudrait mettre l'accent sur le genre d'écoles dont un
pays a besoin pour atteindre ses objectifs socioéconomiques. Les intéressés
devraient s'entendre au préalable «sur la façon de mesurer les progrès dans la
réalisation des objectifs choisis, de même sur un mécanisme pour garantir la
participation des intervenants dans le suivi de ces progrès».
4-3- Dans la troisième partie («Quel genre de réforme des politiques sociales
pour quel genre de société?»), Daniel Morales-Gómez et Mario Torres soulignent
(dans la note de conclusion) que «les politiques sociales sont en train de
subir des réformes radicales. Les plans d'action dont ces transformations sont
issues, affichent des caractéristiques semblables dans tous les secteurs, tous
les pays et toutes les régions. En même temps, les expériences réalisées
jusqu'à maintenant révèlent des différences considérables dans la mise en œuvre
des changements et leurs répercussions».
Aujourd'hui, rappellent-ils, «la réforme des politiques
publiques en général et des politiques sociales en particulier, n'est que
l'expression de ce qui, aux yeux de certains, est l'apparition d'un nouveau
paradigme du développement qui est en train de redéfinir le rôle de
l'État-nation. La mise en œuvre de programmes de réforme économique basés sur
la libéralisation des prix, la déréglementation des marchés, l'élimination des
subventions et des obstacles au commerce, la privatisation des sociétés d'État
et l'ouverture à la concurrence à tous les paliers, est l'une des principales
expressions de ce néolibéralisme».
Les autres manifestations comprennent de nouvelles formes
d'intégration économique, ainsi que des partenariats et des ententes de
libre-échange fondés sur la mondialisation de plus en plus poussée de
l'économie, les mouvements plus libres des capitaux d'investissement d'un pays
à l'autre, une plus grande dépendance envers l'information et les technologies
des communications, de même que l'accentuation des mouvements des travailleurs
au-delà des frontières.
Certaines des leçons tirées de l'expérience de l'Afrique, de
l'Amérique latine et de l'Asie du Sud-Est montrent que «pour s'attaquer aux
questions soulevées par la mondialisation, il faut revoir la signification même
de la mondialisation en fonction de ses répercussions sur le développement humain».
Ce que l'on appelle aujourd'hui «mondialisation» est, pour
les auteurs, l'expression d'un réseau complexe de rapports de force entre
États-nations, dont la seule nouveauté est peut-être que ses ramifications sont
plus vastes et plus profondes que dans le passé. «Ce qui est nouveau dans la
mondialisation et sa dimension transnationale à la fin des années 90, c'est la
rapidité avec laquelle elle se produit, et la profondeur de ses effets sur la
composition des sociétés».
Essentiellement, les influences transnationales se
répercutent directement sur la capacité des sociétés de façonner leurs systèmes
fondamentaux de prestation des services sociaux, sur les mécanismes qu'elles
mettent en place pour protéger leur identité culturelle, et les valeurs sur
lesquelles reposent leurs plans nationaux de développement et leurs régimes de
gestion publique.
En même temps, la mondialisation se traduit par «l'envahissement
des systèmes éthiques locaux par une échelle de valeurs issue des impératifs
économiques, du commerce et des communications de masse, et renforcée par eux.
Dans ce contexte, on pensera que les influences transnationales sur la
vulnérabilité des pays sont vraisemblablement plus permanentes ou moins
réversibles que les effets de la mondialisation, lorsqu'ils se réduisent à une
dimension purement économique. Ce phénomène n'est nulle part plus évident
aujourd'hui que dans les transformations des politiques et des systèmes publics
dont dépend le développement humain et social».
Il faut considérer, d'une façon générale, la notion actuelle
de réforme des politiques sociales comme le processus par lequel les tendances
à l'échelle mondiale transforment les paramètres de l'État providence sous
toutes ses formes, tant dans les sociétés développées que dans les sociétés en
développement, par l'intermédiaire d'approches sectorielles des politiques
publiques et de mesures particulières de gestion publique, notamment le
ciblage, la décentralisation, la tarification et la privatisation.
Les approches actuelles de la réforme des politiques
sociales sont orientées dans une grande mesure par les objectifs du
néolibéralisme, estiment les auteurs. Ce dernier, à son tour, repose sur un
système de valeurs qui met l'accent sur la capacité du marché d'améliorer la
qualité des décisions régissant les investissements publics et la fourniture
des services sociaux.
C’est dire que «la réforme des politiques sociales est
l'aboutissement de décisions en matière de politiques et de programmes qui font
appel à diverses modalités de financement, de gestion ou de prestation des
services dans les domaines de l'éducation, de la santé, de l'infrastructure
sociale, de l'hébergement, de la sécurité sociale et des programmes de
bien-être social conçus sur mesure pour répondre aux besoins de groupes
particuliers».
Dans de nombreux cas, ces changements ne sont pas mis en
œuvre ou débattus selon une approche formelle de la réforme, mais font partie
des activités ou des décisions ordinaires du gouvernement dans le cadre d'un
train plus vaste de politiques publiques, et font l'objet de peu de débats
publics.
Par conséquent, affirment les auteurs, «le processus
de la réforme des politiques sociales donne l'occasion d'aller au-delà de la
simple mise en œuvre de divers changements techniques dans un système donné de
politiques publiques. C'est… l'occasion de modifier les valeurs et les
perceptions concernant le développement social, particulièrement des points de
vue de l'ethos social courant, et des valeurs individuelles de la population».
Yahya El Yahyaoui
Rabat, 8 Février 2007