«La presse au défi du numérique»
Tessier.
M et Alii, Rapport, Paris, Février 2007, 71 p.
1- En introduction à ce rapport, l’on
lit : «analyser la situation de la presse au défi du numérique n’est pas
chose aisée. La situation évolue tellement vite, et le regard porté sur
l’avenir de la presse est si changeant, que l’on est rapidement confronté à des
approches contradictoires. D’un côté, des courbes d’évolution d’audience ou de
recette qui vont toutes dans la mauvaise direction. De l’autre, des exemples de
réussites, sinon éclatantes du moins très encourageantes, de relances
éditoriales, ou de stratégies de diversification qui vont à rebours de la
tendance générale».
Mais la «crise
de la presse», expression qui paraît désormais consacrée, ne date pas d’hier,
et son origine remonte bien avant l’arrivée du numérique, note le rapport.
2- Si l’irruption d’un nouveau média
n’entraîne pas la disparition des autres, elle remet en cause toutefois leurs
positions acquises. Elle conduit, le plus souvent, «à une réduction de leur
place, ainsi qu’à un bouleversement des équilibres économiques sur lesquels ils
avaient bâti leur croissance». Les spécificités des médias numériques font que
cet impact est particulièrement fort pour la presse.
En effet,
les «nouveaux médias» présentent la caractéristique de proposer tout ce que les
autres médias proposent déjà (écrit, son, image, vidéo…) selon des modalités et
des caractéristiques qui leur sont néanmoins propres. Internet oblige ainsi les
autres médias, et tout particulièrement la presse écrite, à prendre en compte
cette concurrence frontale.
L’impact
du numérique concerne autant le contenu de la presse écrite que son usage par
ses consommateurs. Internet propose en effet une offre à la fois nouvelle, mais
«comparable avec de fonctionnalités innovantes et des services déjà proposés
par la presse, mais enrichis grâce à la technologie numérique».
Or,
contrairement à ce qui a pu être envisagé au départ, «internet n’est pas
seulement un nouveau mode de diffusion, mais aussi et surtout un nouveau média
en tant que tel, avec ses propres contenus et sa propre logique. En ce sens, il
est en compétition avec les autres médias, pour capter l’attention et la
disponibilité des consommateurs potentiels»: le développement d’internet se
fait donc nécessairement et incontestablement au détriment des autres médias traditionnels.
En fait,
alors que les médias traditionnels s’étaient structurés autour d’audiences de
masse, en cherchant à agréger un nombre de «récepteurs» le plus important
possible, internet et les autres nouveaux supports tels que le téléphone
mobile, permettent une plus grande individualisation des usages. Cette mutation
s’explique par l’abondance et la diversité de l’offre, ainsi que par la multiplication
des supports.
Le
numérique ne se contente pas de réduire le temps et l’attention consacrés à la presse
par ses consommateurs, il remet également en cause profondément ses usages et
ses fonctions avec, en conséquence, des interrogations sur l’intérêt et
l’apport de celle-ci pour ses lecteurs.
La
première fonction à être remise en cause par internet est la fonction d’information,
pourtant au coeur de l’activité de la presse, internet permettant de fournir,
sans contrainte de pagination ou de temps d’antenne, une information quasiment
instantanée et actualisée en continu. Il n’est soumis à aucune contrainte de
fréquence de parution, de délai de bouclage ou de distribution.
Cette
évolution est d’autant plus accentuée que l’absence de contrainte en termes de présentation
et de stockage, permet à internet de fournir une offre extrêmement large et
diversifiée, là où un quotidien ne peut développer qu’un nombre restreint de
sujets pour chacune de ces rubriques. «L’information via internet est donc plus
à jour, mais aussi parfois plus complète, même si elle est souvent moins
développée».
Au-delà
de l’information, ses possibilités de stockage, et sa capacité à traiter, organiser
et rechercher des données brutes rendent internet beaucoup plus attractif que
la presse pour toute une série de services que celle-ci offrait jusqu’ici, et
qui constituait une partie importante de sa valeur.
De fait,
les sites internet qui proposent à leurs internautes de s’exprimer et de participer
à des discussions attirent une audience beaucoup plus large que les sites de
presse qui, sur les mêmes sujets, proposent simplement la consultation de
contenus.
Cette
logique participative, qui constitue l’essence même d’internet, a été encore
démultipliée avec l’arrivée du Web 2.0 et de plusieurs outils qui facilitent la
prise en main du média par l’internet et son expression personnelle.
Mais
l’impact de l’arrivée du numérique n’est pas seulement qualitatif: au-delà des contenus,
internet bouscule fortement les équilibres économiques de la presse écrite.
En effet,
le modèle économique de la presse écrite repose sur la rentabilisation d’un
ensemble de coûts à peu près fixes (entretien d’une rédaction, outil industriel
de production, réseau de distribution) grâce à deux sources de revenus: la
vente du journal ou du magazine et la publicité qui figure dans celui-ci. Or, l’arrivée
d’internet et des médias numériques a des conséquences négatives sur chacune
des deux catégories de recettes, alors que les coûts fixes sont complexes à réduire.
De plus,
contrairement à la presse, pour laquelle il est nécessaire de payer à chaque
fois que l’on veut actualiser l’information fournie, le coût marginal de
l’information supplémentaire sur Internet est nul:
quel que soit le nombre de consultations d’un site d’informations au cours du
mois, le prix final reste le même.
Dans le
même temps, la publicité sur internet a progressé à un rythme exponentiel: sa part dans le total des dépenses de publicité
est passée en moyenne de 0,1% en 1997 à 4,8% en 2006 en France. Elle atteint
8,1% au Japon, 8,9% au Royaume-Uni et plus de 10% aux Etats-Unis.
Les
incertitudes sont par conséquent particulièrement problématiques pour un
secteur industriel comme celui de la presse écrite, qui doit périodiquement
engager des investissements industriels importants (renouvellement des
rotatives…) et qui nécessite une certaine visibilité sur les perspectives
d’activité.
3- On pourrait rester avec le
sentiment que les perspectives de la presse écrite sont extrêmement sombres? Note le rapport. Pourtant, rien n’est moins
sûr. «Outre qu’une prédiction sur une aussi longue période est nécessairement
un exercice hasardeux, un point de vue trop pessimiste ne prend pas en compte la
très grande diversité des évolutions constatées dans le secteur de la presse.
Dans tous les pays, et pour toutes les formes de presse, on trouve des
contre-exemples de journaux, sous format papier, qui voient leur diffusion
régulièrement progresser».
De plus,
en s’en tenant à ce seul constat, on méconnaît la formidable opportunité de développement
et de réinvention que constituent internet et les nouveaux médias numériques pour
le secteur de la presse.
La
quasi-totalité de la presse mondiale est déjà présente sur internet… Dans la
presse quotidienne, la plupart des titres ont un site et proposent des articles
en ligne, même si la quantité de contenu disponible varie très fortement d’un
site à l’autre.
Dans le
même ordre d’idée, «beaucoup de titres donnent la possibilité à leurs lecteurs,
d’acheter une version électronique de l’édition papier. Celle-ci est
généralement présentée au format PDF, ou dans un format qui reprend la mise en
page du papier, tout en offrant des options supplémentaires».
C’est
dire que dans le prolongement naturel de leur activité papier, les journaux et
les magazines proposent des articles (et des photographies) supplémentaires ad
hoc, écrits par exemple par la rédaction de la version numérique. De même, il
est de plus en plus fréquent de «voir les articles complétés ou enrichis par
des infographies spécifiquement créées pour le site ou par des documents (ou
des liens vers ces documents) trop volumineux pour être fournis avec l’édition papier
(par exemple, des rapports administratifs…)».
En même
temps, lors de l’émergence du numérique, internet a pu être analysé par
certaines entreprises de presse comme un nouveau canal de distribution, qui
permettrait d’élargir la diffusion des contenus des éditions papier. Or, le Web
s’est très vite révélé comme un «média à part entière, reprenant non seulement
beaucoup des caractéristiques et des fonctionnalités des autres médias, mais
présentant de fortes spécificités. Dans ces conditions, l’idée d’en faire un
nouveau mode de vente du journal sous forme dématérialisée, a très rapidement
tourné court».
Par
ailleurs, la faiblesse des recettes publicitaires, en dépit de chiffres
d’audience assez élevés, s’explique essentiellement par les spécificités de la
publicité sur internet. Celle-ci est en effet marquée par deux phénomènes: la faiblesse du prix de la publicité sur les
sites internet, et la concentration des dépenses sur les plus gros opérateurs,
notamment les moteurs de recherche.
Pour
d’aucuns, il s’agit d’un phénomène temporaire, «lié notamment à la jeunesse du média,
et les prix devraient augmenter au fur et à mesure que la monétisation de
l’audience se professionnalise». Pour d’autres, il s’agit d’une tendance lourde
liée à plusieurs caractéristiques d’internet dont notamment la relation à
l’écrit et au réseau internet.
4- Si l’enjeu du pluralisme sur internet
se situe davantage en termes de qualité de l’information en ligne, «la
difficulté consiste en effet à pouvoir identifier les informations fiables,
vérifiées, traitées selon un processus éditorial et journalistique au sein
d’une profusion et une confusion de contenus dont l’origine et les modalités de
production sont bien souvent inconnues».
Car, contrairement
aux médias traditionnels qui ont fondé leur activité sur des règles
déontologiques strictes, «chacun peut désormais mettre en ligne ce qu’il
souhaite, y compris des informations fausses ou fallacieuses, des rumeurs, des
calomnies et des contre-vérités, sans qu’aucun processus de validation ou de
filtre n’intervienne»: comment savoir si l’information qui apparaît sur telle
ou telle personnalité sur un blog, sans que la source ne soit donnée, a été recoupée?
Comment s’assurer que la vidéo mise en ligne sur DailyMotion n’a pas fait
l’objet d’un montage qui déforme les propos des personnes qui y apparaissent?
Comment être sûr que les éléments d’un article de Wikipédia sont exacts?
C’est
dire que, du point de vue de l’information des citoyens et de la qualité du
débat démocratique, il y a là désormais un enjeu fondamental et un défi adressé
aux médias traditionnels et, plus particulièrement à la presse. «Il s’agit en
effet, de savoir comment permettre le transfert du modèle éditorial de la
presse sur un nouveau média, où les possibilités de surveillance et de contrôle
sont limitées, ne serait-ce qu’en raison de son caractère transfrontière. Il
s’agit aussi de savoir quel rôle la presse écrite peut et doit avoir dans cette
transposition, de façon à ce que l’arrivée d’un nouveau média ne se traduise
pas, paradoxalement, par un appauvrissement de la qualité de l’information et
du débat démocratique».
Si l’enjeu
du pluralisme sur les réseaux numériques concerne la qualité de l’information,
il pourrait être utile de mettre en place un encadrement juridique qui impose
le respect de certains critères de qualité. Cependant, «cette orientation se
heurterait trop rapidement à la réalité du fonctionnement d’internet qui,
compte tenu de son caractère transfrontière, de la diversité des acteurs qui
s’y expriment et de sa vitesse d’évolution, rend impossible la mise en place
d’un cadre juridique contraignant au niveau strictement national».
Yahya
El Yahyaoui
Rabat,
27 Novembre 2008