«100 propositions du Forum social mondial»
Collectif,
Ed. C. L. Mayer, Paris, Janvier 2006, 287 p.
1- Créé en 2001 à Porto Alegre, pour
venir en contrepoint du Forum économique mondial de Davos, le Forum social
mondial n’a cessé, depuis, d’étonner, de fasciner et d’irriter.
S’étant
remarquablement étoffé, internationalisé, organisé, il n’a toutefois, jamais
vraiment réussi à convaincre les médias, l’opinion et les politiques de sa
force «proposante».
Véritable
espace de construction d’une communauté mondiale, il produit en abondance des
percées intellectuelles et des propositions concrètes fondées sur la conviction
que, oui, «un autre monde est possible».
2- Ce collectif reproduit une série de
contributions diverses, portant chacune sur un thème précis se rapportant audit
Forum :
+ Dans «la question des savoirs», Pierre-Yves
Guihéneuf parle des «enjeux de la maîtrise des connaissances dans un monde
global». Il dit ceci: « si la critique de la pensée
dominante, et de la maîtrise des connaissances, accompagne le mouvement
social depuis de nombreuses décennies, la question des savoirs occupe
une place encore modeste parmi les revendications du mouvement
altermondialiste».
Cependant,
cette critique gagne en importance «au travers de questions comme celles de la
préservation des savoirs indigènes et populaires, des orientations de la
recherche scientifique ou de l’accès à l’enseignement, autant de débats
désormais abordés dans divers forums», dans
le contexte plus global du développement du libéralisme et de la
mondialisation.
En effet,
la mondialisation libérale dépasse largement le champ traditionnel de
l’économie, elle gagne de plus en plus celui des connaissances. Autrement, la
production et l’échange de connaissances sont entrés de plain-pied dans le monde
des stratégies et des logiques marchandes.
Cette
évolution se manifeste par un double mouvement: «d’une part, le retrait de
l’État dans un certain nombre de secteurs comme celui de la recherche et de
l’enseignement public qui, depuis plusieurs décennies déjà, voient leurs
budgets se réduire, d’autre part, l’irruption concomitante des logiques
marchandes, voire des investissements privés, dans le contexte mondial d’une
libéralisation des services».
Autrement,
la marchandisation des services de formation et de recherche, et la
multiplication d’organismes privés de formation supérieure, apportent avec elles
le renforcement des motivations économiques: «recherche de rentabilité, choix
d’axes de recherche ou de formation définis par les opportunités commerciales
et les besoins des entreprises, entraves à la diffusion des connaissances,
sélectivité des politiques de formation, développement de la concurrence entre
établissements aux dépens de la coordination et des échanges».
En même
temps, la recherche autrefois principalement sous tutelle des États, se trouve
aujourd’hui majoritairement privée, car «l’innovation, moteur du changement, se
trouve au centre des stratégies concurrentielles des firmes». D’où la nécessité
d’une réflexion collective sur les orientations de la recherche, et d’une
relation renouvelée entre recherche et société.
Le débat
sur la recherche et l’innovation technologique a été abordé incidemment au
cours des différents Forums, mais sous l’angle de questions particulières,
comme celle des organismes génétiquement modifiés. Ces discussions avaient
montré que «l’examen critique des impacts de ces technologies sur la vie quotidienne
de la population (le bien-être, la santé, l’environnement…) ne peut pas être
isolé d’une analyse sur les enjeux économiques des firmes, et les visées
géostratégiques des États, ni sur les paradigmes scientifiques tels qu’ils sont
présentés aux citoyens, ou sur les discours sur le sens du progrès».
C’est
ainsi que dans le champ de la reproduction humaine, c’est la question de
l’éthique qui s’est imposée au travers de débats sur l’eugénisme et
l’appropriation privée d’éléments biologiques.
L’objectif,
estime l’auteur, n’est pas de remettre en cause la recherche, mais de
l’orienter vers une meilleure réponse aux besoins sociaux…Plusieurs organismes
en appellent aux alliances entre chercheurs, État et organisations sociales. La
mise en place de débats publics et, plus largement, de nouveaux modes de
décision collective en matière de gouvernance de la recherche sont pour eux,
des priorités.
Or,
s’interroge-t-il, peut-on encore croire en la recherche publique, ou celle-ci
est-elle définitivement engagée sur la voie des logiques mercantiles de la
recherche privée? Peut-on parler de recherche publique dans des pays où le niveau
moyen des salaires des chercheurs est égal à celui d’un employé?
Cette
question a été l’objet d’un événement spécifique en 2001, du Forum mondial de
l’éducation, où il était question de la nécessité pour les États et les
organisations internationales d’encadrer la recherche privée qui, sans cela, ne
répond qu’aux stratégies des firmes et aux besoins immédiats du marché.
Si,
aujourd’hui, les citoyens s’impliquent rarement dans la conduite des choix scientifiques
et technologiques, «c’est parce qu’ils en méconnaissent les enjeux, qu’ils
estiment qu’il s’agit d’une affaire de spécialistes, ou que peu de canaux de
participation leur sont ouverts. Leur participation requiert des efforts
d’explication, des procédures décisionnelles plus participatives, et des outils
démocratiques appropriés».
Plusieurs
propositions se sont dégagées du Forum de 2001, notamment le besoin de démocratiser
le débat sur les recherches qui ont des applications dans des domaines tels que
l’agriculture et l’alimentation, comme les manipulations génétiques et les
nanotechnologies, d’engager des campagnes d’information pour conscientiser les députés
et les organisations sociales sur les enjeux de la recherche technologique et
biologique. Mettre en évidence le fait que les choix technologiques sont des
choix politiques et de société et doivent, par conséquent être réglementés.
Cette
proposition doit s’accompagner de pressions auprès de l’ONU pour «obliger les
États à respecter le droit à l’éducation pour tous, ou envers les pays du Nord
pour qu’ils incitent ceux du Sud à développer ou maintenir des systèmes de
formation publics de qualité et accessibles à tous».
+ Dans «la construction d’une autre
économie», Antonio David Cattani affirme qu’ «il est nécessaire,
pour construire un monde plus civilisé, plus juste et plus solidaire, un monde
écologiquement durable, de dépasser le capitalisme néolibéral», qu’il appelle
turbo capitalisme, ayant réussi à modeler la mondialisation selon les intérêts
particuliers des firmes multinationales, anéantissant ainsi les résistances
classiques des partis progressistes et des syndicats engagés.
On estime
souvent que même si le marché concurrentiel n’est pas parfait, il est tout de
même le meilleur mécanisme de régulation: l’instrument qui fragilise les
économies nationales, mais qui assure aussi
la fluidité nécessaire aux bonnes affaires.
Pourtant,
affirme l’auteur, «même l’efficacité des mécanismes de domination, et la
puissance des idéologies apaisantes ne réussissent pas à neutraliser l’utopie
libertaire, ni le désir de mettre un terme aux tutelles, ni la recherche
d’alternatives plus généreuses et solidaires».
C’est
dire, remarque l’auteur autrement, que le capitalisme libéral n’encourage pas
le bien commun, ne respecte pas les cultures et les identités locales, n’intègre
pas de manière démocratique les pluralités originales, les méga implantations
industrielles, le tourisme de masse, la spéculation financière, le contrôle des
brevets stratégiques ne faisant qu’accroitre la misère du monde, et accélérer
la destruction des réserves naturelles.
+ Dans «luttes sociales et
alternatives démocratiques», Estelle Granet estime que «l’expérience
démocratique n’existe pas dans le vide. Elle doit être replacée dans le
contexte de son objectif: la justice sociale»: la démocratie ne se renforce ainsi que dans la mesure où les mouvements sociaux
avancent.
Dans les
sociétés dites démocratiques, les partis politiques (tout autant que les
syndicats) sont globalement en perte de crédibilité auprès de citoyens, chaque
jour plus en rupture avec un système représentatif dont ils ne se sentent pas
partie prenante. Le cadre de l’État-nation, «qu’il soit le résultat d’un
processus historique ou qu’il ait été imposé comme condition de la modernité
dans le cas des anciennes colonies, est mis à mal par les flux de circulation:
flux humains, flux financiers, flux de marchandises ou d’informations qui
transpercent les frontières, et dictent souvent les politiques nationales».
Il s’agit
donc d’articuler trois niveaux complémentaires de lutte, «c’est-à-dire d’agir simultanément
à l’échelle locale, nationale et internationale», en même temps, il faudrait
allier, dans une perspective altermondialiste, opposition et proposition, dans
le cadre d’un «front uni de luttes, rassemblant les mouvements sociaux, les partis
et les syndicats classiques», ou tout au moins leur mise en réseau.
Un autre
axe global de propositions, en matière de luttes sociales et d’alternatives
démocratiques, pourrait être rassemblé sous le vocable général de démocratie
participative.
La thématique
«luttes sociales et alternatives démocratiques» associe constamment, dans
l’esprit de l’auteur, ces deux volets, «débattant à la fois de propositions,
telles les boycotts ou les mécanismes de démocratie participative, qui
impliquent une négociation avec les structures de pouvoir et de gouvernement,
et d’expérimentations en rupture avec ces mêmes structures. Les deux voies ne sont
pas exclusives l’une de l’autre».
+ Dans «vers une participation des
peuples à la construction d’un ordre démocratique international», Paulo
Fagundes Vizentini estime que «depuis son origine en 2001, le
Forum social mondial a présenté des débats et des propositions articulés autour
de la constitution d’un ordre démocratique international, et de la
participation des peuples», par le biais de la création d’un réseau
international de parlementaires dont la fonction est de «soutenir plus
efficacement l’action des mouvements sociaux et citoyens», afin de rendre
concrètes les solutions alternatives.
Toute l’idée
est de mettre en place un parlement mondial élu par tous les citoyens du monde,
et qui serait, à long terme, la source principale du droit international,
notamment pour ce qui est des enjeux globaux de l’humanité (vente d’armes,
dette, réforme de l’OMC, des accords de Bretton Woods, de l’ONU…), en vue de la
construction d’une architecture mondiale plus cohérente, transparente et juste.
Il s’agit
donc de conférer «plus de pouvoir à la société civile mondiale, de former une
commission mondiale de la vérité, de créer un parlement mondial et un système
de référendum international, de définir des mécanismes d’arbitrage de la dette
externe, de mettre en place un système global de fiscalité sur les capitaux, et
de réformer les institutions multilatérales».
+ Dans «paix et démilitarisation», Arnaud
Blin pense que l’altermondialisme est le seul mouvement qui appelle à
une rupture (politico-idéologique) totale avec le passé, par son désir de changer
le monde sans prendre le pouvoir, à travers une transformation des grilles de
valeurs, et une ouverture à de nouveaux espaces alternatifs.
Il pense aussi que le néoconservatisme
américain et l’altermondialisme constituent les deux courants dominants «désireux
d’offrir d’autres perspectives sur l’avenir ».
Il est
donc logique, affirme l’auteur, que ces deux courants s’affrontent sur le terrain
des idées, à un moment crucial de l’histoire où le monde est à la recherche
d’une vision alternative.
Or, si la
puissance n’est pas ce que recherche le mouvement altermondialiste, celui-ci
est malgré tout en quête d’influence, de légitimité et de popularité. Étant
donné que nombre d’organisations n’ont finalement que très peu de moyens, leurs
propositions se limitent souvent à une «déclaration», à une pétition, ou à la
simple promesse de se rassembler à nouveau.
Stratégies
d’influences, stratégies de présence et contribution à la résolution des
problèmes doivent donc être les mots clef.
En même
temps, parmi les vecteurs de cette révolution culturelle, figure la promotion
d’une culture de la paix, et la mise en place d’outils de non-violence: «pour
la première, une série de propositions émanant du forum, partent du postulat que
la paix s’apprend, et qu’elle se cherche et se construit de manière collective».
Par ailleurs,
la frontière entre les dimensions globales, régionales et locales s’efface,
grâce notamment aux FSM qui permettent justement de «considérer un problème
local comme un enjeu régional, voire global, alors que les modes classiques de
la géopolitique et de la géoéconomie tentent justement de circonscrire chaque
problème, pour qu’il ne dépasse pas son cadre originel, et n’éclabousse pas le
voisinage».
Ces
propositions passent presque systématiquement par une réappropriation citoyenne
du processus décisionnel, qui engendre une démocratisation de la société par le
bas.
+ Dans «les biens communs», Larbi
Bouguerra affirme que «les biens communs de la terre et des peuples
englobent les ressources naturelles comme l’air, l’eau, la biodiversité, la
forêt tropicale, les océans, les écosystèmes mais aussi la connaissance et le
savoir, la santé, l’éducation… ».
Les
participants au FSM, conscients de l’importance de la problématique «biens
communs», sont unanimes dans leur rejet de la marchandisation, ou de la propriété
privée de ressources nécessaires à la vie, et qui participent à la dignité de
l’être humain, à son intégrité physique, à son bien-être et à son équilibre
général.
Pour
l’eau par exemple, l’auteur reprend les propositions des FSM notamment pour ce
qui est de l’adoption d’une charte sur «le droit à l’eau, car l’eau doit
acquérir une protection internationale», de l’exercice de pressions pour parer
aux politiques de privatisation de cette denrée, et au modèle d’agriculture
extensive capitalistique et en arrêter la progression comme modèle de développement
agricole à travers la planète.
+ Dans «diversité, pluralité et
identités», Caroline MacKenzie affirme que «la diversité s’impose comme
la véritable pierre angulaire d’un autre monde possible, tant l’ensemble de ce
processus complexe qu’est la quête de formes de société alternatives, repose
sur la recherche d’opinions différentes, d’approches plurielles, de solutions
autres.
La
proposition «accepter nos différences» se proposait d’offrir une méthodologie
visant à rendre possible un authentique respect de la diversité, selon lequel «les
valeurs sont une construction sociale, et ne peuvent par conséquent prétendre
représenter un absolu applicable à tous les hommes, toutes les cultures».
La
diversité est irréductiblement plurielle, elle se nourrit de nos différentes
identités, pense l’auteur. Sa nature même est un défi perpétuel à toute analyse
transversale.
+ Dans «la communication, droits et
alternatives», Véronique Kleck estime que «la communication, l’information
et les médias sont aussi un levier puissant des mouvements qui tentent de
promouvoir des alternatives aux logiques dominantes. Dans une perspective
historique, médias et luttes sociales ont toujours été associés. L’information
et la communication ont été à la fois instruments et objets des luttes».
Médias et
information ont toujours été associés au «pouvoir». Par conséquent, aujourd’hui
encore, des gouvernements, démocrates comme dictatoriaux, continuent à museler les
opinions et à contrôler les médias pour interdire toute contestation de leur
pouvoir.
Dans le
contexte d’un modèle économique néolibéral, la concentration monopolistique des
médias et des industries culturelles (uniquement gouvernées par des critères de
rentabilité) s’étend, les médias publics (c’est-à-dire financés par l’État) et les
contenus pouvant satisfaire aux exigences de qualité, tendent à disparaître du
paysage médiatique.
C’est
dire, précise l’auteur, que «la conception des médias, espaces d’information
pour nourrir un large débat public et pluraliste, ouvert à diverses idées et
cultures présentes dans nos sociétés, est mise à mal».
Parce
qu’il est droit social fondamental, dont les deux principes de base sont
l’«accès» et la «participation», le droit à communiquer est beaucoup plus
compromettant pour la pratique de la démocratie, que le simple «droit
d’expression» ou «d’information» qui n’en est que des composantes.
Pour les
mouvements de résistance, il est temps, pense l’auteur, de rééquilibrer la
donne internationale, en élargissant la place des «biens communs de
l’information», pour en faire un instrument de contre pouvoir.
En même
temps, sans renoncer à la protection de la propriété intellectuelle, il
faudrait défendre un nécessaire équilibre entre les intérêts du secteur privé
et la défense du domaine public. Mais il faut également que les mouvements
sociaux considèrent la communication comme un objectif politique, c’est à dire
non seulement un outil, mais un objet de luttes sociales.
En
définitive, c’est la notion de bien commun de l’information, nouveau bien
commun de l’humanité, qui devra unir tous les hommes et les femmes qui
entendent construire un monde responsable et solidaire.
+ Dans «éthique, cosmovisions et
spiritualités», Andreas Hernandez estime que «les
spiritualités et la religion sont des forces inhérentes aux luttes sociales
modernes, des forces inspiratrices, mobilisatrices, qui donnent de la
profondeur à ces combats».
Du
premier Forum économique mondial (1971) jusqu’à ceux de ce début de siècle,
l’on ne cesse de faire valoir haut et fort l’idéologie selon laquelle ce qui
sert le mieux le bien commun, ce sont les décisions individualistes du marché,
les efforts collectifs étant considérés comme une entrave au bon fonctionnement
de ce dernier.
Le terme
de «fondamentalisme du marché» s’est d’ailleurs popularisé au cours des
dernières décennies, pour désigner cette idéologie qui réduit l’immense
complexité et la profondeur de la vie humaine et planétaire à des modèles
économiques autoréférentiels. Le fondamentalisme de marché du projet néolibéral
n’a eu de cesse, par ailleurs, de tisser des liens de plus en plus étroits avec
le militarisme et les fondamentalismes religieux à travers le monde.
Dans ce
contexte, s’affirmait l’idée communément partagée, que ni la rationalité scientifique
et technologique, ni les religions et spiritualités ne pouvaient à elles seules
répondre aux problèmes éthiques auxquels se voit confrontée une société civile,
qui s’organise à l’échelle planétaire.
+ Dans «les droits de l’Homme, une
référence centrale», Yves Hardy affirme que les enjeux majeurs
des temps présents, sont incontestablement la réaffirmation de la
primauté du droit sur la force dans l’affrontement avec le terrorisme, le soutien
à toutes les formes de lutte contre l’impunité, la réalisation effective des
Objectifs du millénaire pour le développement (OMD), auxquels s’ajoutent de
nouveaux droits, comme celui de disposer d’un environnement non dégradé
ménageant l’avenir.
La montée
en puissance de la thématique des droits de l’homme, au cours des dernières
éditions du FSM, est telle que l’accès aux droits apparaît aujourd’hui comme le
socle d’une alternative à la mondialisation libérale.
La
bataille pour les droits débouche donc et inévitablement, sur une remise en
cause du fonctionnement de l’actuel système économique. En ce sens, que toute gouvernance mondiale,
toutes mesures de régulation doivent nécessairement s’attaquer à la réduction du
nombre de laissés pour compte de la mondialisation.
Yahya
El Yahyaoui
Rabat,
14 Juin 2007