« Des pyramides du
pouvoir aux réseaux de savoirs »
René Trégouet
Rapport d’information n° 331,
1997-1998, Sénat, Paris, 2 Tomes.
1- René Trégouet est né le 15 Octobre
1940.
Sénateur du Rhône depuis 1986, son
mandat a pris fin au mois de Septembre 2004 au renouvellement duquel il a
renoncé de se représenter.
Membre actif de la Commission des
finances, du contrôle budgétaire et des comptes économiques de la Nation
(Groupe Union pour un Mouvement Populaire), membre du Comité d’orientation des
programmes de la société Télévision du Savoir, de la Commission du Service
Public des Postes et des Télécommunications, René Trégouet a initié une dizaine
de projets de loi (dont un sur « Les obligations de service public des
télécommunications » et un autre sur « La confiance dans l’économie
numérique ») et plusieurs rapports ayant trait aux nouvelles technologies
d’information et de communication, à la recherche scientifique et technologique
et aux secteurs des postes et télécommunications.
Le rapport « Des pyramides du
pouvoir aux réseaux de savoirs », rédigé suite à une mission parlementaire
que lui a confiée, en Janvier 1997, Alain Juppé (alors Premier ministre), peut
être considéré comme l’un des travaux pharaoniques que Trégouet ait rédigé tout
au long de presque ses deux décennies de passage actif au Sénat (il y est
toujours mais en tant que « Secrétaire du Sénat »).
Appuyant son travail sur plus de
cinq siècles d’histoire, Trégouet (en compagnie de ses amis et collègues
sénateurs spécialement Pierre Laffitte, Alain Gérard, Frank Serusclat et
Patrice Martin Lalalande, par ailleurs auteurs d’autres rapports non moins
célèbres sur les NTIC) a « essayé de comprendre pourquoi la France, depuis
le début de la révolution industrielle, avait quasi-systématiquement un
comportement atypique, si nous la comparons aux démocraties anglo-saxonnes,
face aux ruptures technologiques ».
Prenant ainsi appui sur plusieurs
points d’ancrage forts (depuis la découverte de l’imprimerie jusqu’à l’ère
moderne), Trégouet a constaté que malgré sa volonté profonde de s’ouvrir,
« la France moderne... continue à vouloir s’abriter sous l’aile d’un Etat
fort tel que l’avait conçu Colbert », ce qui avec la révolution actuelle
des NTIC « posera inexorablement des problèmes fondamentaux à notre société
pyramidale héritée de la Rome Antique et de la Rome Catholique ».
2- Articulé autour de huit chapitres fédérateurs (nous
nous en limiterons aux trois premiers, les autres étant consacrés au cas
particulier de la France), le rapport est, en définitive, une rétro/prospective
pédagogique remarquable :
+ Au chapitre premier (« Il y a
bien longtemps déjà… »), l’auteur adopte une position catégorique à partir
de laquelle tout l’échafaudage de son rapport allait s’édifier et se
définir : « C’est l’imprimerie qui nous a fait entrer dans la société
de l’information ».
Conscient de l’épineuse question des
déterminismes (inévitable dans ce type de réflexions) Trégouet se l’est posée
dès le départ dans des termes interrogatoires fort significatifs :
« Comment, en effet, faire la part des déterminismes historiques ?
géographiques ? humains ? Comment articuler ensuite, ce qui relève
d’actions individuelles et ce qui participe de champs plus collectifs ?
Que faut il imputer, enfin, aux facteurs économiques et politiques, culturels
et sociaux ? ».
L’appréciation des causalités
historiques étant délicate en la matière (et soulevant, le plus souvent, des
prises de position passionnées), l’auteur se contente d’insister sur leur
importance respective mais ne manque pas d’émettre la conviction que « les
facteurs psychologiques et humains sont trop souvent sous estimés alors même
que leur importance nous apparaît chaque jour davantage ».
Faisant sienne l’idée (chère à Alvin
Toffler) selon laquelle « la puissance du savoir tend à l’emporter de plus
en plus sur la puissance de l’argent et de la violence », l’auteur a voulu
par là, semble – t- il, mettre le doigt sur le fait que les facteurs purement
immatériels tendent de plus en plus à supplanter les facteurs matériels jusqu’ici
prédominants.
Si Trégouet affirme, sans ambages,
que c’est avec la mise en place des techniques d’impression (suite à
l’invention de l’imprimerie par Gutenberg en 1440) que l’Occident est rentré
dans « la civilisation des mass médias » (ancêtre, dit - il de
l’actuelle société de l’information), il affirme aussi que trois grands
référents distincts (quoi qu’articulés) ont toutefois opposé les spécialistes
en la matière :
« + Une technique de
communication (par le texte, par l’image…etc.)
+ Un support matériel (papier,
toile, écran…etc.)
+ Un message transmis dans le
processus de communication ».
Ainsi, à une conception accentuant
l’idée que ces trois référents forment une réalité homogène, telle qu’affirmée
par Mac Luhan pour lequel « le canal de transmission et l’information
transmise sont littéralement consubstantielles », s’en oppose une autre
(dont notamment celle d’Umberto Eco) insistant sur la différence foncière des
codes médiatiques c'est-à-dire « qu’une image par exemple, ne produit pas
le même type de message qu’un texte », ou encore celle d’un Régis Debray
qui considère que « le matériau conditionne l’outil d’inscription qui, à
son tour, détermine le type d’écriture ».
Pour Trégouet, « l’information
en soi, n’est qu’une simple matière première…(et en tant que telle) elle doit
être inscrite dans un mécanisme de structuration progressive qui l’insère
d’abord dans un système de données validées, puis dans un ensemble de
connaissances éprouvées rendant possibles, enfin, la possibilité d’un savoir
maîtrisé auquel l’expérience confère le nom d’expertise, la mémoire celui de
culture et l’histoire celui de sagesse ».
+ Au chapitre deuxième (« Une
suite de ruptures et de continuités ») Trégouet affirme qu’avec la
découverte de l’imprimerie, on assiste au passage de la civilisation orale (qui
imprègne le Moyen Age) à la civilisation écrite qui inaugure les temps modernes
…passage marqué tantôt de ruptures tantôt de continuités, mais portant la
marque, cependant, d’une extraordinaire accélération car de l’imprimerie à
l’internet, l’évolution technique a été spectaculaire dans le domaine des
médias de masse en termes de diversification, de performances et de
convergences.
Insistant sur l’apport prodigieux de
la « révolution numérique » dans les processus de convergence des
techniques, leurs performances et la diversification de l’offre dont elle a été
(dont elle est toujours) à l’origine, Trégouet affirme aussi qu’un tel apport a
été de nature à déstabiliser les équilibres économiques, politiques et sociaux
établis et consacrés depuis la révolution industrielle et dont la société de
l’information en a bousculé les fondements profonds.
+ Dans le troisième chapitre
(« Il est nécessaire de définir un système de valeurs dans la société de
l’information »), l’auteur considère que si ladite société de
l’information a bousculé lesdits fondements, c’est parce qu’elle épouse « des
valeurs socio culturelles… fondées… sur la notion de confiance indispensable à
toute collectivité qui veut entrer dans la modernité qu’il s’agisse de la
confiance en soi, en autrui, en la société, dans l’innovation et le progrès
technique ».
Confiance certes mais aussi ouverture
car la société de l’information « va de pair avec la tolérance, l’éveil
et la curiosité, la convivialité et le partage ».
Et puisque le savoir n’est plus
associé à un système hiérarchique, « son partage (ne) pourrait (par
conséquent que) favoriser la reconstruction du lien social…et la
démocratie ». C’est donc d’une
société décentralisée, ouverte et de partage qu’il s’agit en premier lieu et en
dernière instance.
3- Or, dit Trégouet, si l’entrée
dans la société de l’information ne s’est pas accompagnée, comme lors de
l’avènement de l’imprimerie, de nouveaux courants intellectuels et religieux,
« elle n’en exige pas moins l’adhésion à des valeurs positives » dont
la tolérance et l’ouverture…mais aussi la curiosité intellectuelle, l’inventivité
et le désir d’échanger et de partager ».
En même temps, si la société de l’information
se caractérise par la substitution progressive des réseaux à des pyramides
établis, il faut, remarque l’auteur, ne pas sous estimer le danger suivant :
« celui de ne se servir de réseaux que pour relier entre elles les
citadelles du pouvoir, au sommet des pyramides ».
En effet, « le système
pyramidal (qui) suppose une communication exclusivement verticale entre la base
et le sommet (remontée d’informations et descente de directives) est
incompatible avec la communication horizontale à tous niveaux hiérarchiques et
entre tous organismes qui caractérise la société de l’information »… Il ne
faut donc pas sous estimer « la résistance de l’institution à la poussée
naturelle du réseau qui menace les pyramides ».
C’est la raison pour laquelle
Trégouet, revenant indirectement sur la question des déterminismes, semble
imperceptiblement prendre
position à son propos : « Pour qu’un nouveau média, comme le livre,
la presse ou internet, s’impose, il faut que se rencontrent une technique, un
public (le marché), des entreprises (intermédiaires entre l’offre et la
demande) et une culture (pour que des contenus puissent se développer »).
Yahya El Yahyaoui
Rabat, 9 Mars 2006.