« La santé mondiale entre racket et bien public »
Coordonné
par François-Xavier Verschave, Ed. Charles Léopold Mayer, Paris 2004, 352 p.
1- Ce livre est l’une des publications de «Biens publics à l’Echelle
Mondiale», association française créée en 1999 et reposant sur l’idée de biens
publics globaux chère au Programme des Nations Unies pour le Développement.
Elle défend une vision écologiste et humaniste, fondée sur
le fait que «les prélèvements actuels sur les ressources naturelles ne
permettent pas un développement soutenable, et posent la question de la survie
des prochaines générations».
Elle se préoccupe des pays pauvres dont les ressources sont
exploitées, sans beaucoup de considération, par les firmes multinationales.
2- En introduction à ce travail sur la santé mondiale, François-Xavier
Verschave, initiateur de l’association, dit ceci : «Qui conteste la
pertinence et la nécessité de biens publics ?
Même les ultra-libéraux en redemandent, réclamant des
budgets croissants pour l’ordre public et la sécurité planétaire, pour des
forces de l’ordre chargées, entre autres, de protéger la possession et la
circulation des biens privés».
Il admet «qu’il faille, par réalisme, rétribuer les moteurs
égoïstes de l’activité humaine» (que consacre le profit, considéré comme le
fondement de l’économie de marché), mais il n’admet pas que « l’humanité
se réduise à cet égocentrisme aveugle», car il trouve dans l’histoire humaine,
d’autres biens que les marchandises, et des dynamiques productrices autres que
le profit.
Le marché, dit-il, n’a pas à «devenir la loi du monde, sous prétexte
d’efficacité. Nous refusons de lui sacrifier les droits fondamentaux d’un grand
nombre d’êtres humains».
Au contraire, affirme-t-il,
«nous considérons comme un objectif politique central d’aller vers la
plénitude des droits de l’homme, et de rechercher à cet égard l’extension
optimale des biens publics en termes sectoriels, territoriaux et de durabilité».
Par conséquent, l’approche première de ce travail n’est pas
de considérer en quoi la santé sert l’économie ou l’efficacité économique, mais
plutôt d’examiner, en référence constante au système des droits humains
universels, «en quoi et jusqu’où l’accès aux soins, ainsi que les moyens
principaux de cet accès (des lieux, des personnels, des produits de santé),
sont considérés comme des biens publics, comment ils peuvent et doivent l’être».
Cette réflexion est d’autant plus fondée que «nous
rencontrerons… des idéologies et lobbies hostiles tant au bien public qu’au
service public, œuvrant à la fois à une privatisation croissante, sinon totale,
des biens et services de santé».
En témoigne largement, dit l’auteur, l’offensive des «stratégies
de privatisation de la santé, menées principalement par les multinationales du
médicament, avec le renfort des compagnies d’assurances et des systèmes de
soins privés», et qui passe par les grandes enceintes d’une négociation
internationale globale, fort peu transparente: l’OMC, après le FMI et la Banque
mondiale, mais aussi l’Union européenne, voire l’Organisation Mondiale de la
Santé, pénétrée par ces lobbies.
Mais cette offensive brutale est allée trop loin, remarque
l’auteur. Elle a touché des symboles forts. Car, par son long blocus des
traitements du sida par exemple, les oligopoles pharmaceutiques sont devenus de
véritables «marchands de la mort», alors que leur fonds de commerce est de
sauver des vies. D’où l’urgence d’un front du refus de cette marchandisation
extrémiste de la santé et la nécessaire bataille pour sauver ce bien public
mondial Santé.
3- + En première partie («promesses du passé, reculs du présent»), l’on a
affaire à plusieurs contributions :
°- Dominique Gentil, traitant de la
sécurité sociale en France («la sécurité sociale française, construction d’un compromis fragile») considère
que celle ci est le fruit de «combinaisons disparates de solidarités, de
secours mutuels, de charité et d’ordre public du XIXe siècle», dont l’unification n’est intervenue qu’au milieu du
XXe siècle, aboutissant graduellement à ce qu’il est devenu plus tard, «la couverture maladie universelle».
Revisiter cette histoire exemplaire de construction sociale
d’un bien public, entre le droit aux soins pour tous et la diversité des
services de santé, permet dit l’auteur, «d’observer comment les différents financeurs
(patrons, salariés, mutualistes, État) et les nombreux prestataires (cliniques
et hôpitaux, professions soignantes, laboratoires pharmaceutiques, mutuelles, assurances,
etc.) se sont inscrits dans ce dessein, tout en s’efforçant souvent d’en éluder
les contraintes».
C’est une conquête sociale majeure certes, expression d’un
pacte national spécifique entre le tout libéral et la gestion étatique, mais
qui s’avère cependant «régulièrement menacée par le risque d’une privatisation
rampante, par la répugnance du patronat à augmenter les charges sociales et par
la domination idéologique du libéralisme mondial et européen», sous prétexte
d’un financement de plus en plus difficile et du déficit chronique de la
sécurité sociale.
Si la protection sociale, depuis le XIXe siècle jusqu’en
1944, est le reflet de multiples évolutions démographiques, économiques, politiques
et culturelles, et est la résultante d’un jeu entre des acteurs multiples, il
faut reconnaître, note l’auteur, que les débats la concernant demeurent
toujours centrés sur quatre grandes questions : Qui doit être protégé? Quels
doivent être les risques couverts ? Comment assurer le financement? Comment
garantir un mode de gouvernance globale du système ?
Dans ce dernier cas, L’État doit-il jouer un rôle central,
au risque d’une «gestion centralisée et bureaucratique» (argument des libéraux
et des mutualistes), ou doit-on maintenir l’esprit de solidarité et de responsabilité
dans la gestion des caisses locales, proches des assurés en laissant la
responsabilité aux seuls partenaires sociaux ?
C’est dire, autrement, que «la politique de la sécurité
sociale s’insère… de façon croissante, dans un ensemble plus vaste et reste
étroitement dépendante de celle de la santé, de la vieillesse, de la famille, voire
de la politique économique et budgétaire».
Et c’est en cela qu’elle «représente un arrangement
institutionnel spécifique, ni véritablement libéral, ni étatique. Il s’agit
d’un compromis entre les partenaires sociaux et l’État, relativement instable
et pas vraiment démocratique. Cet équilibre est soumis à de fortes pressions de
l’opinion publique, mais surtout des industries pharmaceutiques, de la médecine
libérale et des assurances».
°- Dans le deuxième texte, rédigé en collaboration avec Elizabeth Chamorand («Naissance, essor et limites
d’une perspective sanitaire mondiale»), Dominique Gentil note que «la
problématique d’une santé mondiale est portée, depuis 50 ans, par l’Organisation
mondiale de la Santé et, sous un autre angle, par les humanitaires (les
urgentistes, après la Croix-Rouge)».
Son histoire, c’est celle de la genèse difficile de la santé
comme «bien public mondial», rappelant les mots d’ordre successifs, les
avancées, les limites et les échecs.
Ces derniers, rappellent les deux auteurs, «tendent à
s’aggraver avec les impasses de l’aide publique au développement et l’hégémonie
croissante des multinationales, dont les stratégies de profit maximum
s’opposent aux politiques de santé publique».
En effet, après plusieurs décennies, le contraste est
choquant : «…170 millions d’enfants des pays pauvres ont un poids corporel
insuffisant, et plus de trois millions d’entre eux en meurent chaque année,
alors que plus d’un milliard d’adultes dans le monde présentent une surcharge
pondérale et que 300 millions sont cliniquement obèses. Un demi-million de
personnes environ, en Amérique du Nord et en Europe occidentale, succombent annuellement
à des maladies liées à l’obésité».
Si on prend «l’indicateur synthétique de
l’espérance de vie, de nombreux pays africains confrontés au double handicap,
parfois lié, des guerres civiles et du sida, présentent une régression sans
doute durable, alors que la plupart des pays européens gagnent un trimestre par
an d’espérance de vie», et alors que 3 pays africains avaient un taux de mortalité des moins de 5
ans supérieur à 200 en 1997, ce sont dix pays africains en 2002.
En 2002, 42 millions de personnes étaient infectées par le
VIH, dont 29,4 millions en Afrique.
Si l’on veut que la santé soit bien public à l’échelle mondiale,
rappellent les auteurs, elle ne doit pas se limiter aux prises de conscience et
politiques au niveau international, mais doit articuler les trois niveaux
(local, national, mondial) «tout en reconnaissant le rôle important des institutions
internationales comme l’OMS ou l’Unicef, la place des États et des
professionnels de la santé (médecins, infirmiers, pharmaciens…) ou l’apport des
industries pharmaceutiques».
+
Dans la deuxième partie (« une mondialisation privative »), on
rappelle que «le bien public Santé» n’a progressé qu’en développant des
services publics. Mais il a aussi eu recours assez souvent à des prestataires privés
ou des délégataires de service public.
Or, «des contingences historiques et des stratégies
économico-politiques ont permis à certains de ces délégataires d’acquérir des
positions hors normes de profit oligopolistique, avec un très fort potentiel de
corruption: c’est le cas des grands trusts pharmaceutiques, aux Etats-Unis notamment,
mais c’est aussi le cas, en France par exemple, des multinationales de services
qui, dans d’autres secteurs (eau, traitement des déchets), se sont constitué de
considérables trésors de guerre et d’influence et entendent désormais se
diversifier, dans les systèmes de soin entre autres. Le secteur des assurances n’est
pas en reste».
Tout ce monde pousse à une privatisation effrénée des
services de santé et à un renforcement des rentes de la propriété
intellectuelle. «Il mène une bataille de grande envergure à l’OMC. Mais il ne
néglige pas l’Union européenne, dont bien des membres ont été des pionniers du
bien public Santé».
Autrement, «le lobby ultralibéral, auquel adhère la grande
majorité du patronat européen, argue de la meilleure efficacité économique du
privé. Tant à propos de la recherche que des niveaux de qualité ou
d’universalité des soins, la bataille est sans merci».
D’où la nécessaire reconstruction de régulations et «le
renforcement de pôles publics dégagés des urgences spéculatives» qui rouvriraient
des espaces d’innovation thérapeutique et des possibilités d’élargissement de
l’offre de soins, y compris pour les populations les plus maltraitées».
°- Dans un texte intitulé «le privé est-il plus efficace que
le public ?», Philippe Pignarre souligne que «beaucoup moins connu que
le système militaro-industriel, le système industrialo-médical a une capacité
d’influence politique inouïe».
S’il est vrai que la découverte de nouveaux médicaments a
toujours été un hybride entre recherche pure et recherche appliquée, publique et
privée, de long et de court terme, il n’est pas moins vrai, note l’auteur, que
la «logique de profit hypertrophiée en est venue à tarir toute possibilité
d’hybridation. Les choix du court terme engendrent un enchaînement de cercles
vicieux, qui étranglent et stérilisent progressivement la recherche, même celle
des grands laboratoires». C’est une logique suicidaire, dit-il, au sein de
laquelle le public est souvent confondu avec ce qui relève de l’État.
Or, «l’État est le plus mauvais point de départ pour penser
le public. Il faut, à l’inverse, partir du public pour in fine demander à l’État et à ses fonctionnaires de garantir
ce sur quoi le public s’est mobilisé et a considéré que ses intérêts ne
pouvaient être préservés autrement. La notion de public s’élargit alors considérablement
et n’est pas quelque chose de fixé une fois pour toutes: c’est tout ce qui
augmente la capacité d’agir d’un collectif».
C’est la raison pour laquelle, remarque-t-il, «il n’est pas
étonnant que dans un pays comme les États-Unis, le pouvoir grandissant des
sociétés privées accompagne justement le déclin du public, c’est-à-dire de
toutes les formes collectives d’organisation, ce que certains sociologues
appellent la perte de capital social».
Autrement, c’est parce que le public s’absente que «le privé
peut alors négocier ses affaires, sans obstacles, sans avoir à rendre de
comptes».
Le principe au cœur de toutes les opérations de
privatisation est l’idée de concurrence. Grâce à la concurrence, dit-on, «les
clients seraient mieux servis, auraient plus de choix et à de meilleurs coûts.
Le rôle de l’État est alors seulement de garantir la concurrence»…chose que
l’auteur conteste en profondeur.
°- Dans son texte «la politique américaine en matière
d’accès aux médicaments», Élisabeth Chamorand parle de stratégie d’hégémonie
de l’oligopole pharmaceutique américain du fait de la capacité de ce dernier à
imposer ses vues à l’OMC et à la planète.
Elle affirme qu’«au cours des
années quatre-vingt-dix, l’industrie pharmaceutique des États-Unis est parvenue
à dominer l’industrie mondiale des médicaments. Elle a réalisé des bénéfices
presque 4 fois supérieurs à ceux des grandes entreprises américaines. En 2002,
les dix plus grandes entreprises pharmaceutiques ont enregistré un bénéfice net
de 17% sur leurs ventes, alors que la moyenne était de 3,1% pour l’ensemble des
500 plus grandes entreprises».
Leur budget de recherche n’a fait qu’augmenter durant la
dernière décennie et leur a permis de dépasser leurs concurrentes européennes
qui «cherchent à s’implanter aux États-Unis pour se rapprocher des grands
centres de recherche, attirer les meilleurs chercheurs et profiter de l’immense
marché américain qui représente la moitié des ventes de médicaments».
On compte ainsi 9 entreprises américaines parmi les
14 premières entreprises pharmaceutiques, classées selon le chiffre d’affaires.
Elles produisaient 8 des 10 médicaments les plus vendus dans le monde en 2003.
«Ces entreprises pharmaceutiques se sont acquis
le soutien du gouvernement américain par leurs contributions aux campagnes
électorales : elles ont consacré 403 millions de dollars pour influencer la
politique américaine entre 1997 et 2001, dont 78,1 million pour la seule année
2001, et se sont félicitées d’avoir contribué à l’élection d’une majorité de
Républicains au Congrès en 2002. Elles consacrent encore plus d’argent à la
défense de leurs intérêts auprès du Congrès et de l’exécutif en employant plus
de 600 personnes, souvent d’anciens fonctionnaires et parlementaires bien rodés
à l’exercice du lobbying.
Forte du soutien du gouvernement, «l’industrie
pharmaceutique est libre de fixer les prix sur le marché intérieur, prétextant que
ses prix élevés sont justifiés par le coût de la mise au point de nouveaux
médicaments».
Jusqu’ici, elle a réussi à ce que la Cour des Comptes
législative ne puisse pas avoir accès à la comptabilité complète des entreprises
pharmaceutiques, et «vient de remporter un succès en novembre 2003, dans la réforme
de l’assurance-maladie de Medicare qui accorde enfin aux personnes âgées et
handicapées une couverture partielle de leurs dépenses en médicaments : le
gouvernement fédéral a renoncé explicitement à toute négociation sur les prix,
et va consacrer des sommes considérables à subventionner la couverture des médicaments».
Par ailleurs, pour soutenir leurs oligopoles,
les États-Unis ont joué le rôle de chef de file dans la mise en place et la
défense de l’Accord sur les «Aspects des Droits de Propriété Intellectuelle
liés au Commerce (Adpic)», finalisé en 1994. Cet accord a été obtenu au terme
d’une campagne menée essentiellement par les dirigeants de l’industrie
informatique et de l’industrie pharmaceutique.
Les années 2002 et 2003 ont vu l’administration Bush adopter
une double stratégie: «défense intransigeante des intérêts des compagnies
pharmaceutiques dans les négociations internationales, et, en parallèle,
négociations d’accords bilatéraux et régionaux destinés à accroître la
protection de la propriété intellectuelle (Adpic +)».
Il ne s’agit pas d’un tournant, remarque l’auteur, «mais d’un
regroupement des forces économiques, diplomatiques et politiques pour défendre
une industrie puissante, en butte à des difficultés (recherche moins innovante,
expiration de nombreux brevets, marché européen moins rentable…), et pour asseoir
durablement la domination des entreprises américaines».
Les dirigeants des pays en développement sont de plus en
plus conscients de la gravité de la crise sanitaire, «mais ils sont pris dans
de telles contradictions et soumis à de telles pressions qu’il leur est
difficile de ne pas céder aux exigences américaines et européennes».
°- Dans son texte «L’industrie pharmaceutique soumise
aux logiques du capital», Georges Menahem avance que «l’évolution du système
mondial de santé est dominée par les stratégies de l’oligopole pharmaceutique,
lui-même dominé par des logiques de l’accumulation du capital, de plus en plus
focalisées sur les étapes immatérielles (les plus rentables) de la
production-distribution des biens.
Le discours sur la santé, dominé par les grandes firmes, est
devenu un levier essentiel de la rentabilité du capital. Ces logiques privatives,
de plus en plus contradictoires avec les objectifs de santé publique,
l’emporteront toujours davantage si les autres acteurs du système, les citoyens
et les praticiens notamment, restent captifs du discours anesthésiant qui leur
est servi».
Et de continuer : «pour les entreprises fonctionnant
dans notre société capitaliste, les produits et services de santé, que ce soit
les médicaments, le matériel chirurgical et hospitalier ou les soins médicaux,
n’ont que secondairement l’intérêt de soulager la souffrance des patients ou
d’améliorer la santé des populations.
Leur intérêt premier est de contribuer à l’accumulation des
profits qu’elles réalisent et, de ce fait, de renforcer le pouvoir des dirigeants
de ces entreprises».
Si, grâce au capital investi dans des entreprises de biotechnologies
et au drainage des découvertes publiques, des firmes pharmaceutiques réussissent
à produire de nouveaux principes thérapeutiques, «il faut encore que ceux-ci
soient reconnus comme des médicaments, puis vendus pour que les capitalistes récupèrent
leur mise et s’approprient des profits supplémentaires».
Pour ce faire, ils ont principalement «recours au circuit de
légitimation de la médecine, lequel leur permet d’acquérir un label scientifique
qui leur fournit une image de marque, la capacité à être vendu, remboursé,
voire à produire, dans un deuxième temps, des produits dérivés pour les
secteurs paramédical et parapharmaceutique».
+ Dans son texte «la Sécu, elle est à nous !», Patrick
Alloux avance que «en France, le financement
de la santé comme bien public par la Sécurité sociale (la Sécu) est la cible du
patronat (le Medef), dans la droite ligne des préconisations de la Banque
mondiale. Est particulièrement visé le système qui reliait ce financement au
salaire (le salaire socialisé), donc à la représentation syndicale des
salariés, donc à l’histoire du mouvement social».
Désuète, antiéconomique, «menaçant la compétitivité des entreprises,
la protection sociale parée de tous les maux, est partout menacée. Après le
Royaume-Uni de Mme Margaret Thatcher, qui s’est appliquée à démanteler son
système au prix d’une aggravation considérable des inégalités, les autres pays européens
emboîtent le pas.
Appliquant les recommandations et les diktats de
l’Organisation mondiale du commerce (OMC), de la Banque mondiale et du Fond
monétaire international (FMI), tout cela avec l’appui de la Commission de
Bruxelles, ces pays s’en prennent à leur tour aux différents régimes de sécurité
sociale : maladie, accidents du travail, vieillesse, famille. Un seul critère
semble guider réflexions et actions politiques : la rentabilité financière à
court terme».
L’Europe sociale est proclamée haut et fort, «mais ses conditions
d’exercice se révèlent funambulesques, car le traité de Maastricht engage
l’Europe à suivre une politique économique monétariste».
Chaque État se trouve ainsi confronté à une difficulté
croissante pour financer des programmes sociaux. Les pays qui dépassent la
limite établie entrent dans la zone rouge et sont soumis à des sanctions
sévères.
Si la santé est particulièrement visée par l’Accord général
du commerce des services (AGCS), c’est parce qu’elle représente «un marché» de
3500 milliards de dollars dans le monde.
Le principal responsable de Colombia/HCA, le plus grand consortium
hospitalier du monde, basé aux États-Unis, proclame que la santé n’est pas un
domaine différent du transport aérien ou de l’industrie du roulement à billes.
Les transformations en cours dans les systèmes de santé des différents
pays européens, «qu’ils soient de type bismarckien ou de type beveridgien»,
s’articulent autour de deux axes prioritaires:
une mutation profonde dans le rôle de l’État et une modification du
marché dans la prise en charge sanitaire.
En s’attaquant à la sécurité sociale, constate l’auteur, «les
libéraux veulent faire d’une pierre deux coups : passer progressivement d’un
système solidaire à un système de consommation individualisée aux mains des
assureurs, et s’attaquer au salaire socialisé».
L’on assiste donc, remarque l’auteur, «à la mise en place
d’un système de santé et d’une médecine à plusieurs vitesses. Une société où
celui qui a de l’argent consommera du soin. Une politique qui tourne fondamentalement
le dos à la santé publique».
+ Dans son texte («Mondialisation libérale contre droits
humains fondamentaux»), Raoul-Marc Jennar affirme que «la mondialisation
libérale place l’Organisation mondiale du Commerce en position de tribunal
suprême. Sa loi est celle de la compétition, du profit, de la privatisation
maximale. La Commission européenne partage cette position doctrinale et se
montre à cet égard l’un des meilleurs alliés de l’OMC».
Il observe que «cette alliance méconnue, qui vise à
marchandiser au maximum le bien public santé sur le continent qui l’avait le
plus développé, y sape les systèmes de sécurité sociale dont le fondement
solidaire pourrait gagner par contagion les pays jusqu’ici démunis de
couverture maladie».
De ce fait «le néolibéralisme se distingue du libéralisme du
XVIIIe siècle en ce qu’il refuse d’ajouter aux droits individuels, pour
lesquels les libéraux d’alors se battaient, les droits collectifs dont seule la
puissance publique peut être la gardienne».
La mondialisation, affirme-t-il, n’est pas une fatalité, c’est
un projet politique. «Appelé mondialisation néolibérale ou globalisation, ce
projet politique n’est rien d’autre que la reconquête de tout ce qui fut
concédé aux XIXe et XXe siècles, afin d’avancer vers une justice sociale
toujours plus grande. C’est ce qui est à l’œuvre depuis le début des années
quatre vingt».
Toute la finalité est de déréguler pour mettre fin à tous
les «obstacles» susceptibles de contrarier la compétition commerciale étendue à
tous les actes de la vie en commun.
Les «obstacles» au libre-échange que l’UE et l’OMC
s’acharnent à détruire, ce sont précisément ces droits et les instruments créés
pour qu’ils puissent s’accomplir. L’UE bannit de ses textes l’expression service
public. «Elle tente d’imposer un concept dont elle a été incapable à ce jour de
fournir une définition claire : le service d’intérêt général, plus souvent d’ailleurs
identifié au service d’intérêt
économique général».
Par conséquent, «la santé, l’éducation, la culture, les
transports, la poste, les télécommunications, la distribution de l’eau, du gaz
ou de l’électricité, entre autres, ne sont plus considérés comme des activités
impliquant notamment des obligations d’égalité de tous dans l’accès à ce
service. Ce qui, très concrètement, signifie que l’accès sera désormais réservé
à celui qui aura les moyens de le financer».
On s’en rend compte, note l’auteur, que la santé n’est pas
reconnue comme un bien public mondial, mais comme une activité marchande. «Les problèmes
de santé sont traités dans une approche fondée sur les lois du marché, sans que
les questions de prévention, d’accès pour tous aux soins et de déontologie
reçoivent la prééminence. Le malade cesse d’être un patient pour devenir un
client. Le citoyen n’est plus qu’un consommateur».
+
Dans la troisième partie («Résistances réelles et potentielles»), on rappelle
que «la violence des stratégies de dérégulation ultralibérale a suscité, chez
tous les acteurs des systèmes de santé, des réactions ou des amorces de
réaction collectives, depuis les malades citoyens jusqu’aux États du
Tiers-Monde».
Et même si ces réactions ne définissent pas encore un bien
public Santé à l’échelle mondiale, ni sa gouvernance future, elles constituent
tout de même «une somme d’énergies qui a déjà remporté quelques victoires
partielles, montrant que la défaite n’est pas fatale face à l’armada des
lobbies dérégulateurs».
La condamnation à mort de millions de malades du sida, dans
la force de l’âge et dans tous les milieux sociaux, a suscité des mouvements
d’interpellation radicale, n’hésitant pas à exposer le scandale d’un abandon.
°- Dans son texte «Faire
entrer les médicaments en politique : le rôle du public», Philippe Pignarre
note que «nous sommes maintenant dans une situation paradoxale: les médicaments
coûtent de plus en plus cher à la collectivité alors qu’ils sont de moins en
moins innovants. Face à une offre extrêmement puissante représentée par
l’industrie pharmaceutique, la seule solution est de constituer la demande en force politique», c’est à dire en public.
On peut imaginer, dit l’auteur, que «les représentants de
l’industrie pharmaceutique soient présents en tant que tels dans les différentes
instances, face à des représentants des associations de patients, des
professionnels de santé et des organismes payeurs».
Il s’agit, par ailleurs, de faire entrer les médicaments en
politique, c’est-à-dire en objet discutable par tous. «Après tout, pourquoi ce
qui s’est passé avec les OGM ne pourrait-il pas se passer avec les médicaments?
Nous aurons gagné cette bataille de prise en charge collective des médicaments
lorsque nous serons capables de dire publiquement: Ce médicament, on n’en veut
pas! Les études cliniques sont insuffisantes! Le prix demandé est exorbitant !».
Il s’agirait donc de transformer les commissions des agences
du médicament en des «forums hybrides» permanents, sorte de nouveaux espaces de
production du savoir où les spécialités et les intérêts se mêlent.
°- Dans un texte intitulé «Médecine générale et dimensions
du bien public», Francis Merckaert affirme que «l’histoire de la conquête ou reconquête
des biens publics montre le rôle considérable joué, en accélération ou en
frein, par les corporations qui fournissent quotidiennement ce bien (ou une
partie de ce bien), qui en pratiquent l’art et en mesurent les difficultés».
le «bien public santé» offert par les États occidentaux n’a
pas d’avenir possible à l’intérieur des frontières nationales, «il doit
transiter vers un bien public mondial (ou évoluer vers un bien privé, réservé à
la minorité solvable des habitants de la planète, avec une chute du nombre des clients
de ces professions)?».
Près de trois décennies de pratique quotidienne de la
médecine générale ouvrent-elles aux «Biens publics à l’échelle mondiale»? À
première vue, l’ouverture peut paraître bien mince, et le rapprochement relever
du grand écart.
°- Dans son texte «Militance syndicale et bien public»,
Laurent Ziegelmeyer remarque que «si l’on ne considère pas le médicament comme une
marchandise, mais comme un bien public au même titre que l’eau et l’énergie,
l’activité syndicale est forcément bouleversée». Il est vraiment temps de
mettre de la politique, au sens noble du terme, dans le médicament, dit-il.
Il ne s’agit pas, affirme-t-il, «d’imposer aux laboratoires
de faire l’aumône, mais bien de donner à chaque être humain le droit à la santé
et cela repose les questions du médicament pour qui, pour quoi faire, avec
quelle industrie pharmaceutique ?».
Ce contrôle public peut s’articuler, dans son esprit, autour
d’une intervention sur la demande, d’une véritable transparence sur le
médicament, d’une réelle politique du prix, et enfin de la place que doit
occuper la puissance publique.
+ Dans son texte («Batailles d’experts et joutes
internationales : la production des génériques et l’OMC»), Gaëlle Krikorian
note que «le tempo du mouvement social n’est pas le même que celui des stratèges
des multinationales et des négociateurs des pays qui les abritent».
Il note aussi que si le microcosme de Davos a toujours le
monopole de l’expertise, la contestation est de plus en plus vive, et c’est le
sida qui a été «le détonateur de l’irruption d’une expertise contestataire,
autour du problème de l’accès aux médicaments».
La gravité de l’épidémie de sida a donné une visibilité
particulière à la disparité d’accès aux médicaments entre les pays riches et
les pays pauvres.
En effet, tandis que la mortalité chute drastiquement dans
les pays riches, l’épidémie continue de progresser dans les pays pauvres, «et
les trithérapies, dont le prix moyen est rarement inférieur à 10000 euros par
patient et par an, restent inaccessibles pour plus de 90% des malades dans le
monde».
Paradoxalement, alors que l’écart en termes d’accès aux médicaments
se creuse entre riches et pauvres, les produits pharmaceutiques sont de plus en
plus chers.
De fait, «le prix des médicaments est établi, non pas à
partir des coûts de recherche, de développement et de fabrication, mais en
fonction de la capacité de paiement du marché le plus important, le plus
rentable et plus solvable (le marché américain) qui représentait 42% du marché
mondial en 2001, et sur lequel les prix sont libres».
Ce prix, une fois fixé aux États-Unis, sert de base de
négociation pour établir ceux des autres pays industrialisés, et par extension
ceux des pays en développement.
Ainsi, à côté de la bataille médiatique menée par les ONG pour
dénoncer l’attitude des laboratoires pharmaceutiques dans les pays pauvres et
le refus des bailleurs de fonds internationaux de financer l’accès aux
médicaments, s’est engagée une autre bataille, une bataille d’«experts», dans
le domaine de la propriété intellectuelle.
Pourquoi, s’interroge l’auteur, «le prix des médicaments
serait-il une fatalité dans les pays pauvres, alors que l’ensemble de ces pays
ne représente que 5% du marché pharmaceutique mondial et que les industriels du
médicament dégagent des bénéfices colossaux sur les marchés occidentaux ? En
quoi l’existence de prix différenciés mettrait-elle en péril la découverte de
nouveaux produits? Quel est le coût de la mise au point et de la fabrication
d’un médicament? Comment accéder enfin à des données fiables et lever l’opacité
totale qui règne en la matière ?
La propriété intellectuelle représente ainsi un enjeu
d’autant plus fort pour les grandes compagnies que l’innovation pharmaceutique ne
cesse de ralentir depuis trente ans.
°- Dans son texte «Vers un front commun?», Philippe Rivière
note que les pays qui «bougent» sur le front de l’accès aux médicaments sont,
pour la plupart, des pays dont la population est importante et dont l’économie
n’est pas négligeable : Brésil, Chine, Afrique du Sud, Inde, Thaïlande, etc.
Un pays comme l’Inde par exemple, où existe déjà une vraie
industrie du médicament (y compris générique), a des intérêts multiples à faire
valoir dans la discussion, au-delà des aspects sanitaires.
De petits États peuvent également être actifs, «soit parce que
leur population et leurs dirigeants ont pris la mesure des enjeux, soit parce
qu’ils ont adopté une politique industrielle et commerciale moins tournée vers
l’exportation que d’autres».
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Dans la quatrième partie («Vers où voulons-nous aller ?»), l’on rappelle que le
mouvement vers un bien public mondial Santé est d’abord un mouvement de «refus
d’une marchandisation totalitaire du monde, fort mal supportée lorsqu’elle passe
par pertes et profits la vie de dizaines de millions d’êtres humains...Un enjeu
apparaît commun à la défense et promotion de plusieurs biens publics:
revendiquer et organiser le caractère public de l’acquisition et de la
diffusion des savoirs, contre la privatisation affichée ou sournoise des
connaissances scientifiques».
°- Dans un texte intitulé «Une perspective pour la recherche»,
Philippe Rivière se représente l’oligopole pharmaceutique en faisant
référence à l’oligopole du software informatique exercé par Microsoft.
En effet, Microsoft a imposé un droit du logiciel qui a fini
par s’apparenter à un racket. Face à des taux de profit scandaleux (jusqu’à
85%), «le mouvement des logiciels libres a non seulement développé un modèle
sur la base de la gratuité, mais démontré avec Linux que cela favorisait une évolution
et une adaptation permanentes, et donc que ce modèle était économiquement
beaucoup plus performant».
Géant parmi les géants de la propriété intellectuelle, «l’homme
le plus riche de la planète n’a fait fortune que grâce aux licences et
aux royalties, notamment sur un système d’exploitation, Windows, dont Microsoft
a admis tirer un profit équivalent à 85 % du prix de vente… Retiré de la
direction opérationnelle de la firme, Bill Gates s’intéresse lui aussi aux questions
de santé».
Ne sachant plus quoi faire de ses 46 milliards de dollars, «il
a décidé de profiter du système d’incitations fiscales en vigueur aux Etats-Unis,
et d’investir dans une œuvre de charité, la Bill & Melinda Gates
Foundation, dont le principal axe stratégique concerne la santé mondiale. Son
budget dépasse déjà les capacités financières de l’Organisation mondiale de la Santé.
La Fondation Gates est l’un «des principaux bailleurs de
fonds de la plupart des projets de santé publique les plus visibles dans les
pays pauvres: lutte contre le sida, la tuberculose, initiative pour la
recherche d’un vaccin, combat contre le trachome (une conjonctivite très
répandue au Sud), etc».
Mais la finalité de Gates est ailleurs…
°- Dans son texte «Santé et environnement : une
problématique mondiale», François Veillerette remarque que «les
atteintes de plus en plus vives et de plus en plus
mondialisées à l’environnement ont des effets croissants sur la santé, lesquels relèveront de plus en plus de
remèdes à l’échelle mondiale».
Ultimement, «les menaces que les dégradations de notre environnement
font peser sur notre santé aujourd’hui doivent nous permettre de montrer au
grand public que nous n’avons d’autre choix que de changer de cap».
°- Dans son texte «Le médicament, un bien public
mondial ?», Germán Velásquez affirme que «le médicament qui peut sauver ou guérir doit faire
l’objet d’un cahier des charges de service public, au bénéfice de tous les
habitants de la planète, sans discrimination. Bref être reconnu comme un bien
public à l’échelle mondiale».
Il observe qu’en «plein XXIe siècle, un tiers de la
population mondiale n’a pas régulièrement accès aux médicaments, 75% de
l’humanité vit dans les pays en développement, mais n’achète que 8% des produits
pharmaceutiques vendus dans le monde».
Et de s’interroger vivement : « Comment se
fait-il… que, sur les 30 millions de personnes vivant avec le VIH (rétrovirus
du sida) en Afrique, seules 27 000 sont traitées, et que 10 millions d’enfants
de moins de 5 ans meurent chaque année dans le monde alors que, s’ils avaient
régulièrement accès à quelques médicaments essentiels, 8 millions d’entre eux
pourraient être sauvés?».
Nous vivons, dit-il, une époque pleine de
contradictions : «une fillette née au Mozambique aujourd’hui a peu de
chances d’atteindre l’âge de cinq ans, alors qu’une autre née en Suisse peut
espérer vivre jusqu’à quatre-vingts ans. Un déséquilibre choquant qui pourrait
être évité si seulement les États dits développés faisaient preuve d’une
volonté politique plus ferme et plus étendue en matière de santé».
Malheureusement, intérêts et privilèges commerciaux des
nations les plus développées priment face aux urgences sanitaires qui se
présentent dans la majeure partie du monde.
Cet état de fait ne pourra être modifié «que par
l’intervention décidée des plus importants acteurs de la société internationale
: États, organisations non gouvernementales, compagnies pharmaceutiques
devraient se sentir également concernés par le drame qui se déroule »
partout dans le monde.
Car «le droit à la santé est une chose, la
promotion et le développement du commerce en sont une autre. Ces deux notions
ne sont pas contradictoires, mais complémentaires, et les opposer ne peut pas aboutir
à une solution. Les règles du commerce, et celles de l’économie en général,
doivent avoir pour objectif de contribuer au bien-être social.
Elles ne peuvent en aucun cas s’ériger en
obstacle pour confisquer les richesses et la prospérité d’une part importante
de la société. L’accès aux soins et aux systèmes de santé, perçu comme un droit
fondamental de l’être humain, doit être énergiquement
protégé par les pouvoirs publics et leurs institutions».
°- Dans un texte intitulé «La santé parmi les
biens publics mondiaux » François-Xavier Verschave s’interroge : la santé, un bien public ?
Il répond : «c’est une conviction déjà largement partagée,
dans le monde et surtout en Europe: il suffit d’y observer la sensibilité des
opinions publiques à la remise en cause des systèmes de sécurité sociale».
Par ailleurs, des dizaines de millions de malades du sida
sont en première ligne du combat pour les biens publics mondiaux. «Ils y
meurent par millions, alors que l’on sait comment les soigner, et que le coût
en est dérisoire (un prélèvement de quelque dix millièmes sur la production
mondiale). Mais les firmes pharmaceutiques ont su par la corruption,
transformer leurs brevets en racket».
Le bien public se situe, en fait, dans un triptyque
bien/droit/service.
La reconnaissance du droit facilite l’accès au bien, mais «le
droit ne sera pas reconnu sans revendication du bien». Ensuite, «il faut des
services pour assurer la mise en œuvre de ce droit. Ces services ne sont pas
forcément publics, en revanche le bien est public. La modalité de rendre le
service doit répondre à un cahier des charges public, même si ce sont des
acteurs privés qui sont chargés de sa réalisation».
Par ailleurs, la connaissance a été privatisée dans le
processus de production d’un certain nombre de biens, mais une importante
partie du bien public Santé relève des apports publics gratuits de l’éducation et
de la recherche. «Pourtant, les groupes pharmaceutiques ont réussi à mettre des
barrages dans la circulation et l’utilisation des connaissances. N’est-ce pas
une forme de racket que de s’approprier par exemple la connaissance de la
fonction d’un gène humain, et de taxer d’un droit de péage tous ceux qui auront
besoin, pour se soigner du dysfonctionnement correspondant, d’utiliser des
produits tirant parti de ce segment de connaissance ?».
Au plan de l’idéologie, ce racket est totalement hostile aux
principes même de l’économie concurrentielle, alors qu’il prétend incarner le
libre marché.
Des possibilités de délégitimation militante s’imposent donc:
«délégitimation politique, mais aussi délégitimation juridique, par la voie
judiciaire, celle de procès qui sanctionneraient l’illégalité de ces méthodes.
Ces pistes devront être creusées, et des alliances nouées dans ces perspectives».
En d’autres termes, il faut un «mouvement civique multiforme»
qui pourra porter la revendication de ce bien public mondial, «à partir de ceux
qui vivent cruellement son absence, mais en associant aussi les mouvements
civiques, les corporations, des experts, des fonctionnaires de santé publique,
nationaux et internationaux, etc».
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D’où la conclusion de François Lille : même si le contexte est difficile,
« l’idée de la nécessité de biens publics mondiaux fait irruption dans le
débat sur l’avenir du monde ».
Il rappelle «qu’il ne s’agit pas pour nous de substituts aux
biens et services publics menacés localement, mais de besoins nouveaux, nés de
la prise de conscience de solidarités et du refus de l’aggravation des
inégalités dans le mouvement planétaire d’interaction croissante des sociétés».
Il propose de distinguer le «commun» du «public», pour montrer ensuite
comment on peut définir les biens publics dans les dimensions politiques, économiques
et institutionnelles, «pour formuler clairement les exigences sociales
auxquelles ils doivent répondre, et les moyens politiques de le faire».
«Le bien commun, c’est ce qui appartient à tout le monde (ou
à personne) au présent et au futur. Le bien public, c’est ce à quoi tout le
monde doit avoir droit, ici et maintenant. Le service public, c’est la manière
dont doivent être gérés, produits et distribués ces biens communs et publics.
Et ceci à toutes les échelles, du village à la planète».
Par conséquent, « les biens publics mondiaux sont des
choses auxquelles les gens et les peuples ont droit, produites et réparties
dans les conditions d’équité et de liberté qui sont la définition même du service
public, quels que soient les statuts des entreprises qui assurent cette
mission. Les droits universels humains et écologiques en sont la règle, les
institutions internationales légitimes le garant, la démocratie l’exigence
permanente, et le mouvement social la source ».
Yahya
El Yahyaoui
Rabat,
21 Septembre 2006