Du mythe de la société de communication(*)
Au cours des années 70/80 et au moment où la fascination face au développement des nouvelles technologies de linformation et de la communication battait son plein, le concept de société de communication, dans la foulée de celui de société de linformation, a été crée ou commençait du moins à jouir dune popularité inégalée parmi les concepts usuels dune «nouvelle discipline scientifique» dite «économie de linformation» ou de la communication.
Les robots industriels et ménagers assurant, et avec habileté peut-être, les tâches pénibles et routinières de la production matérielle, on imaginait aisément une société où la seule activité humaine subsistante aurait consisté à produire, gérer et digérer linformation.
Puisque, en effet, chaque foyer peut être équipé en moyens télématiques et puisque chaque entreprise peut être gérée et de façon spatialement décentralisée, grâce à des moyens de communication sophistiqués, il est plus facile pour certains dimaginer une usine vidée de ses travailleurs ou un foyer à «cuisine programmable».
Par delà le déterminisme technologique, dont on ne peut dailleurs que nuancer la portée et les implications, lévaluation sociétale des technologies de linformation et de la communication ne peut être tentée, nous semble-t-il, quen termes dévolution, de mutation et de dynamique et non pas de rupture ou de «cassure», la véritable «rupture sociétale», à notre sens parce que source de rupture des structures sociales, étant lalphabétisation.
Ce déterminisme technologique (ou approche par les outils) fondée sur lanalyse en termes de multiplication des infrastructures, de mise au point de nouveaux équipements et de réorganisation de marchés, nous semble peu fécond car déconnectant la technique de lenvironnement au sein duquel elle a pris naissance et «compte agir».
En effet, «Lintroduction et lutilisation des nouvelles technologies de linformation et de la communication se réalise dans un contexte économique, social et culturel existant et non en terrain vierge»(1).
Dans le présent texte, lon essayera :
-de montrer que, parce que toute société, quelle quelle soit, se définit par son système dinformation et de communication, lapproche de ce dernier ne peut que partiellement être menée en termes doutils et de contenants.
-et de tenter une réflexion selon laquelle toute société est de communication avant même quelle soit de production ou de consommation et que le concept de «société de communication», utilisé pour désigner la société daprès-guerre notamment, est «impropre».
Trois éléments majeurs semblent porter, en cette fin de siècle, la référence omniprésente au concept ou du moins au thème de la «société de communication» :
-Le premier élément tient, dans les sociétés occidentales en particulier, au sentiment dexplosion des moyens-supports de linformation et de la communication.
Quil sagisse des télécommunications ou de laudiovisuel, la société daujourdhui est une société dite dabondance comparativement aux sociétés de limmédiat après guerre caractérisées par la pénurie de ces moyens-supports.
-Le second élément a trait à la dimension stratégique incontestée des activités et industries de la communication. Elles sont perçues (peut-être, dans certains cas, de manière excessive) comme les clefs du pouvoir et de réussite le critère majeur du pouvoir résidant dans le contrôle de linformation et la qualité dun produit ne serait pleinement appréciée quà la condition quil fut mis en valeur par une communication adéquate»(2).
-Le troisième élément est relatif à la liberté ou au droit de communiquer; la «liberté de communication est le droit, pour chacun, dutiliser le média de son choix pour exprimer sa pensée en la communiquant à autrui ou pour accéder à lexpression de la pensée dautrui, quelle que soit, dans les deux cas, la forme ou la finalité de cette expression»(3).
La communication est devenue donc un critère fondamental dans tout raisonnement économique, politique, social ou moral. Elle sidéalise de plus en plus et se divinise, diluant le sujet dans lobjet et lutilisation dordinateur dans l'écran.
Au centre de cette communication «trône lécran: dabord de la télévision, mais aussi du terminal dordinateur, du vidéotex, du minitel et bientôt du visiophone»(4).
Toutefois et au-delà de la place privilégiée quoccupe, dans la société daujourdhui, chaque média, le caractère stratégique des activités de communication, avec leurs secteurs de point (télécommunications, informatique, audiovisuel) reste dominée, comme la montré Lucien Sfez, par lanalyse en termes doutils puisquelle consiste essentiellement en la mise au point des technologies, des équipements ou encore des infrastructures de réseaux.
Or cette approche par les outils aboutit souvent, puisquelle met en avant des considérations ayant trait à un déterminisme technologique tout puissant, à un déséquilibre profond entre les évolutions technologiques et les évolutions des besoins et de la demande. «En effet, la télématique (mariage des télécommunications et de linformatique) nest pas considérée par les firmes comme une fin en soi, mais bien comme un instrument au service de stratégies essentiellement de rationalisation, de restructuration et dexpansion. Cette primauté des stratégies des acteurs a été particulièrement bien mise en évidence dans les recherches lorsque celles-ci ont analysé les impacts de la télématique sur la centralisation/décentralisation ou sur la localisation/délocalisation des entreprises»(5).
De ce fait, lon ne peut que ne pas adhérer à une telle approche déterministe et ce dans la mesure où la technologie ne se développe ni ne simplante de façon autonome par rapport aux structures organisationnelles, sociétales ou de pouvoir dans le cadre desquelles elle prend naissance et se diffuse. Elle se diffuse dailleurs à un rythme relativement lent par rapport aux structures de société.
En conséquence, «sil ny a pas de déterminisme de la technologie sur lorganisation, il doit y avoir une interaction permanente entre les choix technologiques et les choix organisationnelles»(6).
Par ailleurs, linadéquation entre les évolutions technologiques et les évolutions des besoins et de la demande pose aussi, à long et moyen terme, une problématique non moins importante relative à la prise en charge des applications et des contenus des systèmes de communication»(7).
Car, si lapproche en termes doutils (dite aussi approche par les contenants) ne sest pas «souciée» de la compatibilité entre les évolutions technologiques et les évolutions socioculturelles et comportementales et je dirais sociétales, la prise en considération des contenus pose un vrai problème : celui du destin des cultures. Il ne suffit pas, dit le Livre Vert sur La Télévision Européenne, «de multiplier les chaînes si cest pour ny mettre ou faire passer que des programmes américains, japonais, australiens ou brésiliens»(8).
Un autre exemple, non moins significatif de la tendance à privilégier la dimension quantitative sur les aspects structuralo-organisationnels ou culturels, peut être fourni dans une perspective dinternationalisation du secteur de la communication : les banques de données mondiales.
Si, grâce à la politique volontariste des Pouvoirs publics, la France, par exemple, a réussi à concentrer 10% des banques de données mondiales, ce nest, par un évident paradoxe statistique, quen termes quantitatifs ou dinfrastructures, puisque la mise en place de ces dernières na fait que favoriser lexplosion des interrogations à destination des BD outre-atlantiques.
Ces deux exemples montrent, à lévidence, «les risques encourus à trop vouloir axer sa stratégie sur les évolutions technologiques»(9).
En même temps, en ne privilégiant que les contenants, une telle approche ne peut que favoriser lémergence de la concentration et de la transnationalisation du secteur de la communication (cas des oligopoles dans le domaine des télécommunications); elle ne peut , en tout cas, pas constituer les fondements de ce quil est convenu dappeler «la société de communication».
Que signifie lexpression ou le «paradigme», «société de communication» par laquelle se désigne elle-même la société daujourdhui ?
Est-il significatif, dans un monde où «tout communique» ou «meurt probablement par excès de communication», quune société invoque celle-ci (la communication) comme sa substance ?
A ces deux questions fondamentales, Lucien Sfez répond : «énoncer ainsi son identité en répétant et en réaffirmant la liaison nécessaire de ses parties comme fondement dune forme de société particulière fait de cette expression «société de communication» un phénomène significatif».
Il continue : «lire et annoncer urbi et orbi quelle est «de communication», cest, pour la société actuelle, évoquer un malaise certain, lutter contre l'éclatement et la déliaison, possible, et mesurer, avec nostalgie le déclin dune certaine qualité de liaison sociale». Et dajouter «on exorcise ainsi le démon de la disparition de la société comme telle, du politique comme tel, voir de lhomme tel que le définissait jusquà maintenant la pensée classique qui en faisait un homme de paroles»(10).
Puisquen effet, «tout système de communication» se forme au carrefour des besoins, des croyances et des techniques (maîtrise ou non maîtrise de lécriture par exemple) les expressions «société de communication» ou «civilisation de la communication» ne constituent donc que des pléonasmes»(11).
Par conséquent, réduire la communication à ses aspects sectoriels, techniques ou réglementaires, et cest le cas dans les secteurs des télécommunications et de laudiovisuel, cest à dire mener une analyse en termes de contenants et non pas de contenus, cest reléguer au second plan les aspects structurels et les choix socio-organisationnels les plus fondamentaux qui ont trait à la fonction de communication et qui a, au-delà de sa connotation technologique, une dimension sociale et de pouvoir incontestable.
Il nest pas, par ailleurs, pas vérifié quune multiplication des chaînes ou des canaux augmente proportionnellement le temps passé devant les télévisions; elle risque, au contraire, daugmenter le temps consacré à la sélection des programmes.
Face à cette explosion des moyens-supports de la communication, lon peut, schématiquement, relever feux attitudes contrastées :(12)
-La première attitude est dite pessimiste. Elle suppose fixes et limités les besoins en information/communication et considère perturbateur (au sens de dégradant la culture et les valeurs) tout nouveau moyen de communication : la télévision a perturbé le cinéma et la presse, de même que le disque a perturbé limprimé.
-La seconde est dite optimiste. Elle part de lidée dinteraction entre les besoins de communication et les possibilités offertes par la technique et affirme que «chaque nouveau média répond à une demande et la crée en même temps».
Selon cette conception, les moyens-supports, loin de se détruire mutuellement, se complètent et senrichissent les uns les autres.
Mais par delà ces deux conceptions, opposées il est vrai, lon peut dire avec Lucien Sfez quen désignant ainsi (société de communication), la société ne dit rien de plus que «je suis» car lappauvrissement, léclatement ou le nivellement de la vie sociétale bat son plein, notamment dans la «civilisation occidentale» et ce à trois niveaux majeurs :
La montée en puissance de la place de la télévision dans le secteur de la communication : lon regarde la télévision au moins autant quon travaille.
Lenfermement et lunidimentionnalité croissante de la vie sociale : la part du silence, au sein du couple même du village, saccroît. Lincommunicabilité pèse de son poids.
Et la standardisation et luniformité des programmes qui montrent partout les «mêmes dosages» : les informations succèdent aux jeux et ces derniers aux fictions.
Ce sont là donc des évolutions de fond qui, ajoutées à dautres (marginalisation de la campagne, urbanisation, industrialisation, allongement de la durée de vie et du temps de loisirs) attestent que la société dite de «communication» ne lest que par les outils, par les contenants, elle est loin de lêtre par les contenus, la convivialité, jallais dire la communicabilité.
Après tout, et cest là une hypothèse fort risquée, si chaque société (même primitive) a son système de communication, il ny a pas de raison pour quelle ne soit pas de communication; et si on se limite au seul critère de la technologie (dinformation et de communication pour ce qui est de notre propos) pour définir une société de communication, la société primitive avait la sienne, elle structurait probablement mieux la vie en cité !
(1)FAST II, «La communication dans lEurope de demain : au-delà de la technologie», FAST II, Résultats et Recommandations, Juillet 19988.
(2)-Médiapouvoirs, «Publicité : les années 90», Dossiers Médiapouvoirs, Juin 1987.
(3)-Balle.F, «Médias et société», Montchrétien, 4è Edition, 1988.
(4)-Les livres faisant le procès de la télévision sont très nombreux, voir notamment : Bloom.A, «The closing of the American Mind», Julliard
-Finkielkraut.A, «La défaite de la pensée», Gallimard.
(5)-FAST II, Rapport.Précité.
(6)-Bloch.A, «Telematic, inter-organization and Economic performance», Brussels, July 1987.
(7)-Vastel.D, La communication de crise: faut-il parler?, faut-il se taire?», Médiapouvoirs, n° 11, Juillet/Septembre 1988.
(8)-CEE, «Télévision sans frontières», «Livre vert sur lEtablissement du Marché Commun de la Radiodiffusion notamment par satellite et par câble», COM 84, Bruxelles, Juin 1984.
(9)-FAST II, Rapport.Précité.
(10)Sfez.L, «Critique de la communication», Seuil, 1988.
(11)-RAMSES, «Communications et sociétés», RAMSES, Dunod, 1989.
(12)-RAMSES, Rapport.Précité.
(*)-Libération, Casablanca, 3 Janvier 1992