« La grande
désillusion »
Joseph E.
Stiglitz, Ed. Fayard, Paris, 2002 (326 P)
1- Joseph E. Stiglitz est né à Garay dans l’Indiana, le
9 Février 1943.
Professeur d’économie aux
universités de Yale, de Stamford, de Princeton puis à la Columbia Business School
à New York, Stiglitz fut aussi Président du Conseil des Consultants économiques
de Bill Clinton de 1993 à 1997. Il occupa, en 1997, le poste d’économiste en
chef et de Vice Président de la Banque mondiale dont il démissionnera deux
années plus tard (« préférant partir plutôt que d’être muselé), gardant,
suite à ce départ, un amer souvenir de la part de ses « voisins » du
Fonds Monétaire International (FMI).
Prix Nobel d’économie en 2001 (qu’il
a partagé avec Georges Akerlof et Michael Spence), Stiglitz appartient au
courant de pensée des nouveaux keynésiens qui ont réussi à introduire dans la
macroéconomie keynésienne, l’étude des comportements individuels ( qui ont fait
des siècles durant la toute puissance néoclassique). Il se démarque ainsi
nettement des hypothèses de concurrence pure et parfaite développées par Léon
Walras et perpétuées par de nombreux économistes néoclassiques.
Pour Stiglitz, « les
défaillances du marché laissent une place à l’intervention de l’Etat et à
l’instauration de règles volontaristes adaptées par la négociation et le
compromis. Les rigidités existent, mais elles résultent des comportements des individus
confrontés à deux phénomènes particuliers : l’incertitude et l’asymétrie
de l’information », sa thèse centrale étant que l’agent qui dispose de
davantage d’informations possède une rente informationnelle qu’il pourrait
exploiter au détriment de son rival. Et c’est d’ailleurs en récompense à ses
travaux sur l’asymétrie de l’information que la Fondation Alfred Nobel lui a décernée
le prix Nobel.
2- « La grande désillusion »
(titre français de « Globalization an its
discontents ») se présente comme une charge contre le FMI (tout autant que
contre la mondialisation néolibérale) ainsi que ses deux autres principaux
thuriféraires, le Trésor américain et la communauté financière internationale.
La critique de Stiglitz a d’autant
plus de valeur et de force qu’elle émane
d’un fonctionnaire du sérail. L’autorité de l’universitaire qu’il est et du
praticien qui l’était ont donné une grande crédibilité à ses écrits tout autant
qu’à ses prédications.
S’appuyant sur des analyses
concrètes, à partir des exemples de la crise asiatique et en Afrique, des
transitions russe et est européennes à la fois sur le plan économique, social
et politique, l’auteur montre les erreurs et les échecs du FMI et les
désastreuses conséquences que cela a induites pour lesdits pays :
« ceux qui s’en sortent le mieux sont ceux qui n’ont pas suivi ses
recettes, ont préféré une approche gradualiste (Pologne), ont contrôlé les
mouvements de capitaux (Chili), ont développé leur propre voie avec un rôle
important de l’Etat (Malaisie…etc.) ».
Il constate, à ce propos, le
saisissant contraste « entre le Chili qui, sans le FMI, a suivi une
politique nationale non orthodoxe et a obtenu une croissance à deux chiffres et
la Russie où le PIB de 2000 représente moins des deux tiers de son niveau de
1989 malgré les conseils et les milliards du FMI » : Le FMI fait donc,
de son point de vue, plutôt partie du problème que des solutions.
Il n’hésite, d’ailleurs, pas à
reconnaître que le FMI est « une organisation dogmatique, inefficace et
même principal responsable de la pauvreté qui touche des dizaines de millions
de personnes à travers le monde »…et « bien que la mondialisation
soit souhaitable, sa mise en œuvre depuis trente ans est désastreuse tant du
point de vue de l’utilisation de la science économique que de ses résultats
sociaux et de son impact sur l’environnement ».
Initialement crée pour sauvegarder
l’équilibre des échanges internationaux et la stabilité, le Fonds semble, pour
Stiglitz, avoir « trahi l’esprit de son mandat…pour se mettre au service
d’une idéologie agressive qui promeut les intérêts particuliers de la
communauté financière internationale ».
C’est dire, précise l’auteur, que
« la science économique mise en œuvre par le Fonds, avec le soutien quasi
indéfectible du Trésor américain, est obsolète et repose sur une haine
idéologique de tout interventionnisme étatique dans la sphère économique. Le Fonds
met tout en œuvre pour que le marché puisse s’exprimer le plus largement
possible étant perçu par lui comme infaillible et naturellement omniscient. Une
telle vision du marché conduit le Fonds à stéréotyper ses prescriptions quelle
que soit la situation du pays qui lui demande son soutien ».
La privatisation de la propriété
publique, la libéralisation des économies nationales et l’ouverture de tous les
marchés sont, selon la vision du Fonds, les obligations à remplir pour pouvoir
disposer dudit soutien.
Il rappelle, au passage, quelques
vérités élémentaires de plus en plus sinon ignorées, du moins mises de
côté :
°- Que l’économie n’est pas
complètement autonome mais entretient des rapports divers et complexes au
politique, au social et au culturel.
°- Que les marchés réels sont
toujours imparfaits du fait du caractère incertain et imparfait de
l’information (c’est toute la théorie de l’asymétrie de l’information qui est
ici mise en perspective).
°- Que même si le rôle de l’Etat est
aussi imparfait, son intervention est primordiale ne serait ce que pour la mise
en place des infrastructures réglementaires de nature à corriger les
imperfections du marché.
Par conséquent, pour Stiglitz, les
échecs successifs du FMI s’expliquent par la liaison étroite entre l’idéologie
qu’il propulse (« intégrisme des marchés »), les intérêts qu’il sert
et le mode d’organisation qu’il consacre (domination des pays riches, « représentation
par des fonctionnaires des Ministères des Finances ou d’anciens banquiers
habitués à la non transparence, à la culture du secret, à la non obligation de
rendre des comptes à une instance démocratique, ayant un sentiment
d’infaillibilité, non informé des recherches économiques récentes et appliquant
donc des modèles dépassés… »).
3- Si l’auteur est fort convaincu que
seule l’économie de marché est la plus à même de permettre le développement
économique et le mieux être social des pays du Tiers Monde (et que la
mondialisation est aussi porteuse de tant d’espoirs de progrès), il n’est pas
moins convaincu que cela ne pourrait se réaliser que sous deux grandes
conditions :
°- Une refonte de la philosophie
sous jacente à l’action du FMI (qualifiée de totalitaire parce que fondée sur
le pur et dur libre marché) notamment le principe de l’ « individualisme
méthodologique » qui perçoit les citoyens en tant que simples
consommateurs cherchant à maximaliser des utilités. Il en est de même des
actions de la Banque Mondiale, de l’OMC…dont il faudrait aussi pousser à
changer d’ « état d’esprit ».
°- La promotion d’une
« mondialisation à visage humain » car « aujourd’hui, la
mondialisation, ça ne marche pas. Ça ne marche pas pour les pauvres du monde.
Ça ne marche pas pour l’environnement. Ça ne marche pas pour la stabilité de
l’économie mondiale. La transition du communisme à l’économie de marché a été
si mal gérée que, partout sauf en Chine, au Vietnam et dans quelques rares pays
d’Europe de l’Est, la pauvreté est montée et les revenus se sont
effondrés ».
En définitive, Stiglitz propose une
politique « qui envisagerait l’Etat et le marché dans un rapport de
complémentarité, de partenariat » pour « replacer l’économie dans un
contexte social et politique plus large ».
Livre à lire impérativement par les
ministres des finances dont en premier lieu celui du Maroc… hésitant de plus en
plus, ces derniers temps, à se réclamer du socialisme.
Yahya El Yahyaoui
Rabat, 23 Mars 2006