Des systèmes éducatifs à l’épreuve de la
mondialisation et des nouvelles technologies d’information et de
communication(+)
Yahya El Yahyaoui
II- Je commencerais cette communication
par trois observations d’ordre général qui sont de nature sinon à repositionner
le débat dans sa globalité (les approches de courte portée ne relevant pas de
la problématique de ce papier) du moins à en planter le décor comme on
dit :
+ La première observation se rapporterait à la
nature, aux contours, au contenu même du phénomène de la mondialisation en
vogue depuis une vingtaine d’années dans la rhétorique ambiante tout autant que
dans les pratiques de politiques économiques, de politiques sociales (de
politique tout court serais-je tenté de dire) et de politiques éducatives dans
une certaine mesure.
Dire cela reviendrait à dire, du moins dans mon
esprit, que le phénomène en question est un phénomène de portée globale sinon
dans sa réalité actuelle du moins dans ses perspectives.
C’est la raison pour laquelle, je pense que la
mondialisation n’est pas seulement une affaire économique (ou d’économistes
diraient d’aucuns), c’est aussi une affaire politique, sociale, culturelle et
éminemment éducative c’est à dire touchant et affectant le domaine de
l’éducation et de la formation et par conséquent les systèmes articulant ledit
domaine.
Et c’est la raison pour laquelle aussi, la
mondialisation interpelle (et interpellera davantage à l’avenir) le contenu de
l’éducation, les institutions, les processus et les systèmes qui planifient,
qui orientent et qui décident de cela en amont comme en aval.
Je pense donc, en conclusion préliminaire
provisoire, que le phénomène de la mondialisation ne constitue pas seulement un
défi de taille pour l’éducation et pour la formation, mais aussi et davantage
peut-être pour les systèmes éducatifs et les politiques éducatives héritières
des phases de l’internationalisation et de la multinationalisation telles que
rapportées par la littérature sur le sujet.
+ La seconde observation, consécutive sans doute
à la précédente, se rapporterait à la mutation technologique que le monde a
connue ces vingt dernières années dans le domaine de l’information, des
télécommunications, de la télévision et des médias en général et qui s’est
imposée dans la sphère éducative et de la formation (comme dans tout l’espace
public) avec, il faudrait le dire ou le rappeler, une certaine brutalité dictée
par des considérations d’urgence et de pragmatisme.
Cela voudrait dire quoi au juste ?
Cela voudrait dire que ladite mutation dans le
domaine de l’infocommunication a été à l’origine d’une myriade d’interrogations
et de remises en cause en profondeur de pas mal de champs et de domaines, mais
la plupart de ces interrogations et de ces remises en cause de cadres de
pensée, je dirais préetablis et stabilisés, ont été toutes marquées du sceau de
l’urgence et de démarches univoques : comment « s’approprier les
NTIC », comment les « adapter », comment « rénover »
les systèmes éducatifs à leur lumière et ainsi de suite ?
Or, même si cette approche a forgé ce qu’il est
devenu de nos jours les « technolgies éducatives » ou les
« technologies de l’éducation », elle n’a tout de même pas réussi à
marquer le recul nécessaire pour en apprécier toute la perspective…la perspective
d’ensemble voudrais-je dire.
En même temps, une telle approche demeure
largement dominée par l’optique des outils et des contenants par rapport aux
contenus et à la philosophie générale devant faire de ces instruments un lieu
de rencontre et de synthèse entre l’évolution des possibilités technologiques
et celle des théories pédagogiques d’une part et celle de l’économie, de la
société et de la culture d’autre part.
C’est la raison pour laquelle, je pense que
l’appréhension et la compréhension de la nature et des caractéristiques du
rapport entre les NTIC et les systèmes éducatifs passeraient et devraient
passer me semble t-il, par l’interpellation même de l’essence de ces systèmes
et de la sphère éducative dans son ensemble.
Cela voudrait dire quoi ?
Cela veut dire que même si l’on a tenté de
longue date d’apprivoiser les NTIC pour les mettre au service de l’éducation,
il demeure que ces dernières sont nées ailleurs, ne sont pas nées pour cela, ne
sont pas nées pour l’éducation et la formation.
Cela voudrait dire aussi qu’il ne s’agit
peut-être plus simplement de faire rentrer sans douleur dans l’école un
ingrédient supplémentaire, aussi soigneusement calibré soit-il, ou encore d’y
insuffler des approches pédagogiques élaborées à l’intérieur de la sphère
éducative…il s’agirait peut-être de tenter un exercice de théorie d’ensembles
pour savoir qui, du système scolaire et du système infocommunicationnel,
englobe au juste qui ?
C’est un élement de réflexion que je soumets
étant certain que ni les élèves, ni même leurs maîtres ne sauront répondre
aisément à cette question.
+ La troisième et dernière observation
consisterait à poser la question méthodologique suivante : pourquoi
associer mondialisation, NTIC et systèmes éducatifs dans un congrès plus ou
moins technique axé sur le management de la qualité desdits systèmes ?
Il me semble qu’il existe au moins deux raisons
de combiner ces trois sujets d’étude en un seul thème de discussion :
- La première serait relative à la convergence
plus ou moins perceptible des centres d’intérêt des trois thématiques dans un
contexte d’ouverture, de libéralisation et de profusion des réseaux
électroniques permettant le « libre accès » et la « libre
information ».
Conséquence de cela : il est devenu de plus
en plus malaisé de garder les « systèmes éducatifs » cantonnés dans
une dimension et un cadre national au moment où il y a lieu d’avancées
substantielles d’une dynamique mondiale broyant et comprimant les référents,
j’allais dire la « référence ou la préférence nationale ».
- La seconde raison a trait à ce que Jacques Hallak appelle
« l’apparition de nouvelles préoccupations » comme pour faire
allusion à l’accélération de la mondialisation et des réseaux, à l’érosion
progressive du pouvoir de l’Etat national et à l’incapacité par conséquent des
politiques publiques en matière de réglementation et de régualation des
systèmes économiques, sociaux et des systèmes éducatifs pour ce qui nous
concerne dans ce congrès.
Force serait, par ce fait, de constater que l’on
a de plus en plus affaire à une redistribution en profondeur des pouvoirs entre
l’Etat, les entreprises et les organisations d’infocommunication…Les systèmes
éducatifs et de formation en porteront incontestableement la marque à plus ou
moins longue échéance.
II- Cela étant dit, je pense qu’au-delà
de la dynamique (positive à plusieurs égards) que la mondialisation et les NTIC
ont apporté aux systèmes éducatifs « nationaux » quant à leur
philosophie, à leur nature et à leur contenu, la mondialisation, tout autant
que les NTIC, ont tendu une série de défis (de pièges dirait Riccardo Petrella)
que je présenterai très rapidement et deux à deux dans un premier temps :
II-1- S’agissant du phénomène de la
mondialisation, je présume que celui-ci constitue non seulement un danger pour
l’éducation, mais aussi un véritable piège tendu aux systèmes éducatifs qu’on
pourrait lire selon trois grandes perspectives :
+ La première se rapporterait à
l’instrumentalisation croissante de l’éducation au service de ce que l’on
appelle « la ressource humaine ».
Qu’est ce que cela voudrait dire ?
Cela voudrait dire, du moins dans mon esprit,
que du moment que le travail est réduit à une « ressource » qu’on
peut organiser, qu’on peut déclasser, qu’on peut recycler et qu’on peut le cas
échéant abandonner en fonction de l’utilité de l’entreprise (du monde de
l’économie nous dit-on)…du moment que le travail est réduit à cela, la sphère
éducative (et l’éducation en général) doit jouer son rôle par rapport à cette
« réalité » et fair en sorte que la formation continue, par exemple,
doive avoir pour fonction de maintenir rentables et utilisables les ressources
humaines du pays (l’appelation disons-le au passage n’est pas innocente et
appelle réserves).
Quel enseignement en tirer ?
Je pense que le principal enseignement qu’on
peut relever est que le travail a cessé d’être un sujet social et du moment
qu’il est dépossédé de toute signification en tant que tel, il devient un objet
et une marchandise au service de l’entreprise et doit être par conséquent
« librement » disponible sans limites à son accès et aux formes
d’usage dont il peut être l’objet.
Force serait, par conséquent, de remarquer que
tout le défi lancé aux systèmes éducatifs, à l’ère de la mondialisation et de
la libéralisation, serait de faire la part, dans la sphère éducative, entre ce
qui est travail-ressource et ce qui est travail-sujet social.
+ La seconde perspective, prolongement de la
première, aurait trait à la marchandisation de plus en plus accélérée de la
sphère éducative et son arrimage à l’économie de marché dérégulée, libéralisée,
privatisée, et à forte teneur compétitive.
Cela voudrait dire quoi au juste ?
Cela voudrait dire que du moment que l’éducation
est devenue un outil dont la tâche principale est de former les ressources
humaines pour l’entreprise, elle est par la force des choses, passée du champ
non marchand à celui du marchand où l’éducation est de plus en plus traitée
comme étant un marché…un marché comme les autres.
C’est d’ailleurs la raison pour laquelle l’on
parle de plus en plus de « marché de l’éducation », « de marché
des produits et services pédagogiques »…etc.
Enseignement : la sphère éducative et de
formation a été prise elle aussi au piège de l’idéologie de la compétitivité,
de la flexibilité, de la classique loi de l’offre et de la demande
révisitée : le système éducatif est incliné à choisir les meilleurs, rien
que les meilleurs.
+ La troisième perspective serait relative à
l’utilisation du système éducatif comme moyen de légitimation de nouvelles
formes de division sociale dans le cadre d’un nouveau modèle d’éducation dont
on cherche à instaurer l’édifice sur la base d’une logique économique de type
néo-libéral.
Cela voudrait dire plus concretement que la
« nouvelle pensée néo-libérale » s’attèle à mettre en place et à
généraliser une nouvelle Division Internationale du Travail cognitive où seuls
les qualifiés ont droit de cité…les autres n’ont pas d’interêt et d’importance
pour le cycle économique.
Voilà pour les défis lancés par le phénomène de
la mondialisation aux systèmes éducatifs.
II-2 D’un autre côté, je pense que la nature de
la relation mondialisation-systèmes éducatifs ne change pas considérablement
quand on a à l’aborder par rapport aux défis lancés par les NTIC auxdits
systèmes.
Là encore, je présume que le sens et la nature
du rapport NTIC-systèmes éducatifs peuvent être lus selon trois
perspectives :
+ La première concernerait la tendance effrénée
à subordonner la sphère éducative à la technolgie en général et aux TIC en particulier.
Je n’ai peut être pas à m’étendre sur ce point,
mais j’indiquerais tout de même qu’au-delà de quelques vertus éducatives
légitimées par les NTIC, tout le problème reste lié au type de démarche devant
être adopté…et à ce propos je pense que « l’important ce n’est pas ce que
ces technologies font aux gens, l’important c’est ce que les gens font des
technologies ».
Cela voudrait dir deux choses :
- que si les technologies peuvent ou sont de
nature à aider à trouver les solutions, elles ne peuvent en aucun cas les saturer.
- et que ces technologies ne résolvent pas la
question de l’apprentissage quand on pose la question : où apprend-on
vraiment ? Dire « partout » serait vider la question de son
contenu et de son sens.
Par conséquent cette perspective interpelle les
systèmes éducatifs non seulement quant au « lieu » effectif
d’apprentissage mais aussi quant à la façon dont on apprend et par laquelle on
apprend.
+ La seconde perspective : je pense que
jusqu’ici du moins la relation NTIC- systèmes éducatifs a été généralement
réduite à la dimension de l’accès ou de l’accessibilité et a rarement
relaté la dimension contenus ou
usages ou appropriation.
S’il m’appartient de résumer cette perspective
en une phrase, je dirais que l’école ne sert pas qu’à apprendre, elle sert à
éduquer…et là je pense que ce qui est mis au devant c’est beaucoup plus l’usage
et pas uniquement l’accès.
+ La troisième perspective que les NTIC lancent
aux systèmes éducatifs aurait trait à ce qu’il est de plus en plus appelé
« transition vers une société dinformation, de savoir ou de
connaissance » et que les systèmes éducatifs sont supposés apporter
l’édifice central.
Là encore, je pense que le danger ne consiste
pas dans le principe mais plutôt dans la philosophie et dans la démarche
adoptée.
Autrement, régir ladite société par les
impératifs sacro-saints de libéralisation, de dérégulation, de privatisation et
de compétitivité à forte teneur technocratique…serait source de périls et
probablement même de gaspillage.
Voilà pour les grandes perspectives se
rapportant aux types de relation entre les NTIC et les systèmes éducatifs.
III- Un dernier mot sur le devenir (sur
l’avenir pourrait-on dire plus modestement) des systèmes éducatifs
« nationaux » à la lumière des défis lancés par la mondialisation et
des NTIC.
Je pense que l’une des lectures possibles pour
appréhender un tel devenir consisterait à se représenter trois scénarios
alternatifs généralement utilisés dans les études sur le futur :
+ Lepremier est le scénario du statu quo.
Je considère qu’un tel scénario, en ce début de
siècle, est anachronique, je dirais même de surcroit qu’il va à contrecourant
de la nature des choses et cela non pas parce que les systèmes éducatifs sont
sérieusement secoués par les nouvelles donnes (dont la mondialisation et les
réseaux) mais aussi et davantage parce que lesdits systèmes sont probablement
des plus exposés à l’évolution que n’importe quel autre système ou domaine.
C’est un scénario à écarter car peu vertueux et
dépassé de surcroit pour situer les perspectives des systèmes éducatifs.
+ Le second scénario, c’est le scénario de la
réforme.
C’est me semble-t-il le scénario le plus en
vogue à l’heure actuelle un peu partout dans le monde.
C’est un scénario adaptatif qui prône la
progressivité et la gradualité mais pêche par contre par son inclination à
corriger les méfaits à postériori et demeure aliéné par le poids pesant du
système économique oeuvrant pour faire de l’éducation une marchandise comme les
autres et le système éducatif un sous-système du système économique en vigueur.
+ Le troisième scénario est dit scénario du
changement.
Il est, disons le, lointain, idéaliste disaient
d’aucuns, mais il est le plus raisonnable en dernière instance si on veut
vraiment faire de l’éducation et de la formation non pas un instrument de
conquête des marchés, d’élimination des concurents et d’exclusion des moins
nantis, mais plutôt une sphère de citoyenneté et de démocratie, c’est à dire un
lieu social et non pas un espace de marché.
(+) Version orale de la communication de l’auteur
au Premier Congrès International sur le management de la qualité dans les
systèmes d’éducation et de formation », ENSET, Rabat, 14-16 Avril 2004.