« La technique
contre la démocratie »
Michel Claessens, Ed. Seuil,1998,
214 P
1- Michel Claessens est né en 1958 à Bruxelles en
Belgique.
Docteur en sciences physiques, la
plupart de ses travaux (plusieurs dizaines d’articles et un nombre assez
important d’ouvrages) portent sur la physique organique, sur les
biotechnologies et ou encore sur les industries chimiques.
Il est écrivain et journaliste
scientifique de 1988 jusqu’en 1994 date
à laquelle il intègre la Commission Européenne en tant que chef de l’Unité
Information et Communication au sein de la Direction Générale de la Recherche.
2- La thèse centrale du présent ouvrage est présentée
par son auteur dans les termes tranchés suivants : « avec le
développement des aliments transgéniques, du clonage, de la société de
l'information, les citoyens que nous sommes tous ont l'impression de subir un
progrès que nous ne maîtrisons plus ».
Il continue, dans des termes non
moins tranchés : « en dépit de la surinformation ambiante, notre
société se trouve confrontée à un défaut de communication en matière
scientifique qui, c'est évident, entraîne un déficit de dialogue démocratique
touchant les applications de la recherche et le développement technique. Au
point que l'on doive (se) poser la question : est-ce l'homme qui, désormais, se
trouve au service de la technique ? ».
Parallèlement à cela (peut être même en son sein), la démocratie participative et le progrès technique
(longtemps en relation) tendent de plus en plus à se déconnecter à tel point
que « les citoyens que nous sommes ont l'impression de subir un progrès
qu'ils ne contrôlent plus ».
Si les scientifiques, remarque l’auteur ,
portent une part de responsabilité non négligeable dans cette séparation (subie
et/ou voulue), c’est indubitablement à cause de « la nature de leur
travail, (de) l'hyper-cloisonnement des disciplines, (de) l'interconnexion
croissante des techniques et surtout (de) l'attitude ambiguë des chercheurs
vis-à-vis de la communication publique…(qui) favorisent une rupture progressive
entre la science et la société ».
Par ailleurs, si la liberté des scientifiques
est chose admise, elle « ne doit pas conduire ces derniers à s'affranchir
d'une responsabilité sociale dans laquelle la science et la technique risquent
de se fourvoyer ».
Le livre de Claessens est donc une tentative de
redéfinition de ces problématiques, mais il est aussi et surtout un plaidoyer
pour une véritable réconciliation entre
la science et la technique d’une part, et la démocratie d’autre part.
3- « La
technique contre la démocratie » de Michel Claessens s’articule autour de
trois grandes pistes de réflexion (trois chapitres selon le découpage de
l’auteur), toutes imprégnées par le regard qu’il porte sur la technique, sur la
démocratie, tout autant que sur leur nécessaire réconciliation :
+ La première
développe le point de vue selon lequel « la progression autonome de la
technique ne serait qu’une illusion entretenue…par les pratiques et les
méthodes de travail en vigueur dans le monde de la recherche
scientifique ».
Si les
technologies occupent une place centrale dans ce que l’auteur appelle « le
couple fusionnel de la techno science », c’est essentiellement parce
qu’elles se « nourrissent du monde de la science et alimentent le savoir
faire de la technique ».
Autrement, si la
technologie se présente comme étant la fusion entre la science et la technique,
elle est aussi « la science de l’application des connaissances
rationnelles et techniques, le mariage du laboratoire et de l’usine ».
Or, dit l’auteur,
quoi que la technique ajoute du confort à nos existences, elle requiert de
notre part, en retour « un effort d’adaptation pratiquement permanent…à
ces prothèses » dont il faudrait suivre les développements et les
mouvements.
En même temps,
parce que ces technologies se présentent de plus en plus comme « un
réservoir de ressources dans lequel les pouvoirs puisent plus que des
idées : des outils utiles à l’accomplissement de leurs objectifs
politiques », elles deviennent ainsi et de façon imperceptible de
véritables instruments de contrôle de la société (vidéoconférence, réseaux de
surveillance, suivi de traçabilité via les innovations électroniques…etc) et
par conséquent de la démocratie.
Contrôlée par la
technique (et à partir de là par le pouvoir politique), la société devient par
la même occasion un laboratoire des techniques dans la mesure où celles-ci sont représentées
comme lieu de projection des rêves, des projets et des attentes : c’est le
cas d’internet certainement, mais aussi de la génie génétique, des biotechnologies
et/ou de leurs dérivées.
Car, certaines
technologies (notamment celles se rapportant au vivant) n’évoquent pas
seulement le risque de marchandisation de l’humain, mais posent aussi avec
acuité « la difficile conciliation des préoccupations éthiques avec les
intérêts scientifiques et industrielles ».
En conséquence,
la soumission de la société à la loi du progrès n’aliène pas uniquement
celle-ci (c'est-à-dire la loi), mais prend aussi au piège le droit qui devient,
à son tour, de plus en plus soumis aux avancées technologiques.
Autrement,
« ce sont aujourd’hui la science et l’industrie qui font la loi. Nos
valeurs sont transformées en fonction de nos connaissances scientifiques et
techniques. Comme si finalement, notre société avait fait son deuil d’un
possible contrôle démocratique des techno sciences et accepté une fois pour
toutes que c’est à elle de s’adapter à la technique et non l’inverse ».
+ La seconde idée
(corollaire immédiat de la première), consisterait à dire que « renforcer
le contrôle de la technique passe par un changement de certaines de ces
pratiques notamment afin de rapprocher le monde de la science du reste de la
société ».
Partant du
constat qu’il est le moteur des sociétés industrielles, l’auteur considère que le
progrès « repose sur deux pôles soudés : la recherche scientifique
orientée vers la production du savoir, et le développement technologique axé
sur la réalisation de pouvoirs ».
Or, tout au long
des cycles du progrès technique, « l’impression qui se dégage est que la
technique commande elle-même sa propre évolution et que de plus en plus elle
obéit à sa propre logique et à une dynamique générée, en particulier au moins,
par elle-même » : elle devient ainsi, et par la force des choses,
« une donnée » imprévisible.
L’une des
manifestations de l’imprévisibilité des systèmes techniques est contenue
effectivement dans ce que l’auteur appelle « le risque technologique
majeur », expression de l’incompatibilité entre la complexité
technologique et l’incapacité de l’homme à la maîtriser (le cas Tchernobyl par
exemple), mais aussi preuve « qu’un nombre croissant de machines et
d’instruments sont aujourd’hui doués d’un véritable pouvoir de décision ».
C’est dire
l’impression actuelle, de plus en plus entretenue, d’une perte de contrôle
effectif de la technique par la société ou par le pouvoir politique supposé
jouer un rôle régulateur permettant de corriger les erreurs ou encore les excès
du marché.
Ceci est d’autant
plus ressenti quand la technicité d’une chose la soustrait du domaine public
exprimant ainsi le large fossé « qui s’est développé dans nos sociétés
entre techno science et culture ».
+ En même temps
(troisième piste), il faudrait « renoncer à tout espoir d’un contrôle dur
de la technique par exemple sous la forme d’instances démocratiques qui
effectueraient le tri entre les bonnes et les mauvaises techniques ».
En effet,
« face aux développements techno scientifiques de plus en plus rapides,
complexes et imbriqués…les citoyens (politiques, experts et scientifiques y
compris) ne peuvent que constater leur impuissance non seulement à en anticiper
toutes les conséquences mais aussi, et peut être d’abord, à les comprendre tout
simplement ».
Par ailleurs, le citoyen est résolu
à être écarté des décisions relatives à des choix techno scientifiques qui
influent directement sur sa vie et son existence.
L’auteur ne ramène pas un tel état
de fait à la simple hyperspécialisation des chercheurs ou au simple caractère
hypertrophié du système des publications scientifiques (ou encore à l’inculture
scientifique des citoyens), mais aussi et davantage au peu de valorisation
qu’on accorde à la communication publique…et qui est de nature à renforcer plus
la divergence entre la technique, la société et la culture.
Si ladite communication passe
inévitablement par les médias, elle passe plus particulièrement par le
nécessaire travail en commun des scientifiques et des journalistes même si
d’aucuns affirment souvent « l’incompatibilité ...qui existerait entre le
travail de recherche et la pratique journalistique ».
Autrement, dit l’auteur,
« informer le public n’est pas seulement un impératif dicté par des
considérations telles que le partage du savoir, la réflexion éthique ou encore
l’exercice de la démocratie. C’est, ou plutôt ce devrait être, aussi pour les
scientifiques, une simple question de déontologie ». Dans le cas inverse,
le citoyen sera naturellement et implicitement amené… « à rendre les
scientifiques responsables, sinon coupables, des grands problèmes de
l’heure… ».
Yahya El Yahyaoui
Rabat, 15 Juin 2006