«Aménagement du territoire, services publics et services au
public»
Jean-Alain
Mariotti, Conseil Economique et Social, Paris, 2006, 210 p.
1- En introduction à ce rapport,
commandité par le Conseil Economique et Social, l’auteur dit ceci: «dans tous
les pays, les services publics doivent faire face à d’importantes mutations,
économiques, sociales, technologiques, sociétales. Des services installés
depuis des décennies ont été remis en cause. Des réorganisations ou des
fermetures opérées, ont suscité tant l’incompréhension des habitants que des
prises de positions pour maintenir le service public au nom du principe
d’égalité de traitement des citoyens».
Il estime
qu’il faudrait certainement respecter le principe d’égalité, mais ledit respect,
précise-t-il, ne doit pas «conduire à faire systématiquement financer par la
collectivité des services fondés sur des critères établis, par le passé, dans
un contexte très différent de celui qui prévaut aujourd’hui».
Il
affirme donc que le service public doit s’adapter pour mieux répondre aux
besoins, en même temps il faut «le conforter en inventant de nouvelles offres,
de nouveaux services au regard de nouvelles priorités. Il s’agit même d’aller
au-delà pour l’intégrer dans la notion plus large de service au public».
2- En effet, dit l’auteur, «le service
public est une notion ancienne, qui s’est construite sur la base de choix
politiques successifs, pour aboutir à une définition qui désigne indifféremment
un vaste éventail de services, aux logiques économiques et sociales très
diverses».
Depuis
plus d’un demi-siècle, rappelle-t-il, s’est développée une doctrine, et une pratique
aussi, qui identifient service public, secteur public, intervention d’un
opérateur public et gestion par des personnels sous statut public. Dans la
perception qu’en ont les français par exemple, un service ne peut être public
que s’il est géré par un opérateur public, employant des agents publics. La
conception commune du service public est ainsi liée à la confusion entre
service public, monopole et propriété publique.
Autrement,
«le service public désigne des activités qui présentent des caractéristiques telles,
au regard des nécessités de l’organisation sociale et des besoins des usagers,
qu’elles ne peuvent être assurées par le seul jeu du marché, et qui appellent
une prise en charge quasi-exclusive par la collectivité (Etat ou collectivité
territoriale)». Sa qualification est soit constitutionnelle, soit législative,
soit purement administrative.
Depuis
peu seulement, la distinction entre les services publics administratifs, et les
services publics industriels et commerciaux, s’est établie pour désigner les
services régaliens (police, justice, défense, action extérieure) pour les
premiers, et les services marchands gérés directement par la collectivité
publique ou délégués, mais facturés à l’usager, pour les seconds.
Dans les
deux cas, le service public «obéit aux principes de continuité, d’égalité de
traitement, de mutabilité ou d’adaptabilité, de garantie d’accès au service, de
neutralité et de transparence».
Au niveau
européen toutefois, note l’auteur, la réflexion sur le service public est
relativement récente, car «le droit communautaire initial, s’il connaît la
notion d’entreprise publique, ou chargée de la gestion de service d’intérêt
général, ignore les services publics en tant que tels».
C’est la
notion de service d’intérêt général (SIG) qui est de vigueur, incluant la
notion de service universel, laquelle «impose aux prestataires l’obligation de
proposer leurs services à des conditions spécifiées. Il repose sur une approche
sectorielle axée sur le service rendu à l’utilisateur, et sur la liberté
laissée aux pays en matière de modalités d’organisation, aucun lien de nécessité
n’étant établi entre obligations de service public et intervention publique».
Tous les
pays disposent donc de services collectifs d’intérêt général, et les seules différences
entre eux tiennent à la définition, au mode d’organisation, et à l’étendue du champ
d’activité couvert.
Par
ailleurs, aussi bien au niveau européen qu’au niveau des espaces nationaux, l’auteur
affirme que «d’importantes inégalités en termes de services publics existent,
et se développent non seulement entre milieu rural et milieu urbain, mais aussi
au sein même de ces deux ensembles: zones rurales fragiles, zones urbaines
sensibles».
De telles
inégalités ont certainement un impact sur l’attractivité des territoires, mais
aussi sur les conditions et la qualité de vie des populations, sur les mouvements d’investissement, tout comme sur
ceux de la population en dépendent.
Par
conséquent, les disparités sociales et territoriales en matière de services publics,
l’apparition de nouveaux besoins et les exigences accrues des consommateurs,
impliquent d’opérer des choix, du simple fait que «tous les services actuels ne
pourront être maintenus partout, dans les conditions qui prévalaient il y a des
décennies».
Pour les
usagers, il n’est pas toujours aisé d’établir la distinction entre services
régaliens, services marchands, non marchands, services en réseau, européens,
nationaux, locaux. Ce manque de lisibilité est accru dès lors que «le champ du
service public est évolutif, que les manières de répondre varient selon les
territoires, que ces services s’adressent à des populations diverses, et qu’ils
sont rendus selon des statuts juridiques différents».
L’essentiel,
pour eux, est que «les services soient rendus quels qu’en soient les
responsables, et que l’on puisse dans la durée avoir confiance dans leur
qualité», la distinction entre services publics et services au public étant ici
clairement établie, quoique non perçue correctement: la notion de services au
public recouvre «l’ensemble des services, publics et privés, nécessaires aux
populations, répondant aux besoins des usagers, et indispensables à la vie des
territoires».
Par
conséquent, les services au public constituent des éléments à part entière
d’une politique d’aménagement du territoire à long terme. Ils nécessitent des investissements
qui permettront d’étayer le développement économique territorial, et de garantir
un fonctionnement régulier des services sans rupture dans l’espace (continuité
territoriale) ni dans le temps.
Respecter
de façon dynamique les principes fondateurs du service public (continuité,
égalité, adaptabilité), quel que soit le mode de mise en oeuvre, conduit
également à souligner deux aspects du principe d’adaptabilité: l’adaptabilité
aux populations et l’adaptabilité aux territoires.
Le
premier aspect vise la prise en compte des besoins commerciaux et l’incorporation
continue des progrès technologiques, le second concerne l’adaptabilité aux
spécificités des territoires, qu’elles soient démographiques, économiques ou
géographiques.
En même
temps, l’évaluation régulière des services au public, les coûts, les tarifs ou les
prix payés par les usagers ou clients sous l’égide des autorités publiques, est
un gage de leur efficacité.
3- D’un autre côté, la définition d’un
service public rénové, au cœur même du concept plus large de services au public,
parait à l’auteur d’autant plus indispensable que «ces services constituent un
facteur essentiel de l’attractivité et du développement des territoires, un
noyau dur de la cohésion sociale, et un élément structurant pour l’aménagement
du territoire».
Mais cela
ne pourra aboutir sans l’implication et l’adhésion des usagers et des
personnels: «outils de compréhension, de respect mutuel et de responsabilisation,
l’information, la concertation, la négociation et la formation, à condition
qu’elles soient bien conduites, seront un gage de réussite dans la modernisation
des services au public».
L’auteur
est, en définitive, persuadé que, «pour l’usager, le service rendu prime sur le
statut juridique, et qu’il est désormais nécessaire de passer d’une conception
organique du service public, à une approche fonctionnelle prenant acte des
évolutions à l’échelle européenne».
Il est
tout aussi convaincu que la puissance publique doit en conserver la maîtrise: «si
l’Etat est appelé à se recentrer sur ses missions essentielles, il n’en demeure
pas moins le garant de l’intérêt général, des droits sociaux fondamentaux et
des équilibres territoriaux».
En même
temps, il estime que «le service public et le service au public doivent être
confortés, car ils sont porteurs d’enjeux importants pour la vitalité de nos
territoires. Il n’est, pour s’en rendre compte, que de voir la rapidité avec
laquelle se marginalisent les régions ou les communes dont les services
viennent à disparaître».
Autrement,
«que l’on parle de services publics ou de services au public, certains principes
de base ne peuvent pas être occultés, car ils constituent le ferment même de
notre organisation sociale. Il s’agit bien sûr de l’égalité, de la continuité et
de l’adaptabilité des services. Le fonctionnement régulier du service, c’est-à-dire
sans rupture dans le temps ni dans l’espace, est une notion essentielle».
Ceci
s’effectue via des adaptations et des évolutions constantes, car «la
déréglementation vient perturber les équilibres sociaux, financiers et
institutionnels. Les entreprises, publiques ou privées, chargées de missions de
service public, sont de plus en plus exposées à la concurrence. Si cette
dernière est parfois souhaitable, des progrès sont néanmoins nécessaires en
matière de transparence et de protection vis-à-vis des abus éventuels des
grandes entreprises de réseau. Sinon, les principes d’égalité et de continuité
du service, risquent fortement de ne plus être respectés. La seule notion de
rentabilité ne doit pas être un critère au maintien ou à la disparition du service
public».
Par
ailleurs, si l’appel au secteur marchand peut être légitime, cela ne doit pas
aboutir à lui confier les seules missions rentables, laissant au secteur public
la charge des seules activités déficitaires. Cet impératif est indispensable à
un aménagement équilibré du territoire.
L’explosion
des progrès techniques et les transformations inéluctables des sociétés, contraignent certes à la remise en cause, mais
cela ne doit pas pour autant, au nom de la rentabilité économique, occulter la
cohésion sociale et la satisfaction des besoins des populations, partout et
pour tous.
C’est
dire que l’enjeu, aujourd’hui, est «de concilier et d’optimiser, dans un même
modèle sociétal, l’efficacité économique et l’efficacité sociale, le marché et
le service public», d’autant que le déplacement du champ de la marchandise du
matériel vers l’immatériel, élargit le champ des besoins fondamentaux.
C’est
dire aussi que «là où le marché est défaillant et la demande non solvable, le
service public assure l’accès des usagers à des services essentiels, et donc
contribue à l’attractivité et l’efficacité économique des territoires».
De plus,
la transformation des économies, devenues interdépendantes, impose maintenant
de nouvelles règles: mobilité, flexibilité, adaptabilité, individualisation,
responsabilité.
Aussi, la
péréquation, la mutualisation des moyens et la mise en réseau des systèmes,
deviennent des outils incontournables pour la cohésion sociale et l’efficacité
économique.
La
problématique immédiate n’est certainement pas, dit l’auteur, de rechercher un
équilibre entre marché, source de l’efficacité économique lorsque les
conditions de sa régulation existe, et service public, garant de l’équilibre et
de la cohésion territoriale et sociale, mais d’aménager et de mettre en valeur
les ressources de ces territoires, pour qu’ils deviennent à travers le monde
les véritables acteurs.
Aujourd’hui
le facteur clé n’est plus seulement l’offre de technologies, mais leur rythme
de diffusion sur les territoires, et leur coût eu égard au développement local.
La présence des réseaux de communications électroniques est devenue une
condition sine qua non au développement, d’où la nécessité de renforcer
une desserte équilibrée, selon un principe de complémentarité et de neutralité
technologique.
Les TIC
ne modifient pas l’organisation du territoire, précise l’auteur, mais «ont au
contraire, tendance à renforcer sa structuration au profit des zones déjà
privilégiées, principalement les agglomérations».
Mailler
une telle structuration requiert une approche globale des services à la
population et aux territoires. Ce qui suppose des choix essentiels…d’ordre
politique d’abord, estime l’auteur.
Yahya
El Yahyaoui
Rabat,
28 Juin 2007