« Après l’Empire : essai sur la décomposition du système américain »

 

Emmanuel Todd, Ed. Gallimard, 238 P.

 

1- Emmanuel Todd est né en 1951.

 

Après des études brillantes à Sciences Po et un doctorat d’histoire de l’Université de Cambridge, il se distingue, dès l’année 1976, par un essai remarquable (« La chute finale : essai sur la décomposition de la sphère soviétique ») où il ose annoncer l’inévitable et incessante faillite du système soviétique.

 

Dans les années 80, il rejoint le célèbre Institut National des Etudes Démographiques à Paris où il entame « de lourdes recherches sur le rôle des structures familiales dans les phénomènes sociaux et les systèmes idéologiques ».

 

De ses recherches à l’INED, Emmanuel Todd a tiré une série d’essais (« La troisième planète », « L’enfance du monde », « L’invention de l’Europe » entre autres) où il a pu affiner des concepts originaux (tels la famille nucléaire) lui permettant, par la suite, d’interpréter les grands phénomènes migratoires. La publication, en 1994, de son livre « Le destin des immigrés » est intervenue au moment où la polémique politique sur l’immigration faisait rage en France.

 

Travaillant sur les mouvements historiques longs (matériau nécessaire tout autant à l’anthropologue qu’à l’historien), Todd ne cesse (en sociologue aussi) d’interpeller les structures sociales pour en faire ressortir les tendances significatives.

 

Il est, depuis quelques années déjà, sur un traité « encyclopédique » sur lesdites structures où, dit il, « je brasse 600 groupes familiaux de tous les continents » avec un horizon qui s’étend de l’an 3000 avant JC à l’an 1500 de notre ère.

2- « Après l’Empire » n’est pas un essai passionné ou prétendant épouser un quelconque parti pris politique ou idéologique. C’est un travail de fond mené à partir d’une analyse scientifique fondée sur des tendances statistiques et des  méthodes avancées de recherche en sciences sociales…pour étayer une thèse claire et directe :

 

 «Les États-Unis sont en train de devenir pour le monde un problème. Nous étions plutôt habitués à voir en eux une solution. Garants de la liberté politique et de l'ordre économique durant un demi-siècle, ils apparaissent de plus en plus comme un facteur de désordre international, entretenant, là où ils le peuvent, l'incertitude et le conflit».

 

En d’autres termes, la thèse centrale de cet essai passionnant,  pourrait  être résumée ainsi : les USA finiront, en quelques décennies, par décliner, par se refermer sur eux-mêmes, se préoccuper de leurs difficultés internes et par devenir une simple grande puissance parmi d’autres grandes puissances notamment eurasiatiques (Europe, Chine, Russie, Japon) qui sont, et seront davantage à l’avenir, leurs véritables concurrents.

 

En effet, si les USA ont atteint leur apogée de la fin des années 40 aux années 90 du siècle dernier (se constituant ainsi en  véritable empire), ils se sont progressivement mus dans une phase d’après empire dont la caractéristique majeure est l’orientation pure et simple vers une situation de vieillissement et de faiblesse.

 

Trois facteurs fondamentaux sont, pour Todd, à l’origine de ce vieillissement même s’ils sont, à l’heure actuelle, paradoxalement les facteurs de la puissance américaine :

 

+ Le premier est d’ordre militaire. Car, hormis son gigantesque  et incomparable arsenal militaire (comme en témoignent les nombreuses bases hébergées dans plus de trente pays de l’Allemagne jusqu’au Japon), les USA ne s’en servent que dans les petites guerres (peu significatives de surcroît comme en Irak) ou menées contre des Etats démunis ( Somalie, Afghanistan), se livrant par là à une simple opération de démonstration symbolique.

 

Et pourtant, les dépenses militaires augmentent et se justifient pour les américains, car, dit l’auteur, « les États-Unis ont besoin d'une certaine insécurité pour continuer de justifier la confiance que leur accordent les épargnants du monde entier ».

 

L’Amérique « est tentée de voir partout de l'insécurité, d'où la relance des budgets militaires. Cette relance n'a pas attendu le 11 septembre 2001, mais les attentats dramatiques de ce jour-là ont paru la justifier ».

 

Les USA sèment donc, pour Todd, le désordre et ont intérêt à ce qu’ils perdurent pour s’en rendre davantage indispensables. Car,  « dans son désir de dramatiser la situation internationale sans prendre trop de risque, le président George Walker Bush a choisi de s'en prendre à une dictature relativement insignifiante sur le plan militaire, l'Irak ! » : Bush n’a donné par là, pour Todd, qu’« un coup d’accélérateur à des forces de décomposition lourde ».

 

L’auteur considère, d’ailleurs, qu’au delà de la symbolique pétrolière, l’invasion de l’Irak « correspond à un besoin de se prétendre toujours indispensable, comme à l’époque de la guerre froide ».

 

Or, « la surpuissance militaire américaine est en effet une illusion créée par la chute de l’Union soviétique.  Les États-Unis n’ont pas la capacité de maintenir militairement leur mainmise sur leurs protectorats.  Ils n’ont donc d’autre choix que de ‘mettre en scène’ leur puissance, en ne s’en prenant qu’à des puissances mineures.  Toute leur agitation militaire actuelle ne sert qu’à masquer leur impuissance. 

 

 Mais cette agitation fait peur, même aux plus proches alliés, qui sont de plus en plus prudents et de plus en plus enclins à chercher à l’intérieur de leurs propres rangs les moyens d’assurer leur défense.  Incapable de transformer sa situation semi impériale en empire de fait et de droit, l’Amérique est donc prise dans une fuite en avant dont chaque pas affaiblit sa posture stratégique ».

 

+ Le deuxième facteur est purement économique et renvoie à  la dépendance dont les USA sont de plus en plus le théâtre.

Car, au moment où les économistes conventionnels dissertent sur les performances de la première puissance mondiale, Todd note que le déficit commercial américain a plus que triplé dans la dernière décennie pour atteindre des montants vertigineux (450 milliards de dollars en 2001 contre quelques 50 milliards en 1991…). L’auteur dira, en 2004, que « l’Amérique a besoin de 1,5 milliard par jour pour tourner ».

 

Constatant que le PIB américain est passé de 40% du PIB mondial après la seconde guerre mondiale à  moins de 22% au début des années 90, l’auteur observe que les USA sont ainsi descendus à un niveau de production similaire à celui de l’Union européenne.

En même temps et « en quête de sécurité, les capitaux des épargnants du monde entier affluent vers les États-Unis sous forme d'obligations, de bons du Trésor ou de prêts à long terme (passant de 88 milliards en 1990 à plus de 865 milliards en 2001). Mais ils sont dilapidés sous forme de consommations à court terme (pour garder l’american way of life) cependant que les États-Unis se désindustrialisent à grande vitesse ».

 

La production américaine ne pouvant suffire à sa consommation, « l’Amérique s’aperçoit qu’elle ne peut plus se passer du monde ». 

Stratégiquement, son hégémonie lui est désormais indispensable, l’angoisse de son inutilité politique et sa dépendance économique étant les deux facteurs lourds qui déterminent actuellement et de plus en plus la politique étrangère américaine et, partant, la situation mondiale.

 

+ Sur le plan culturel, Todd affirme que les principes ayant forgé l’essor américain (démocratie et libertés) ne sont plus de mise dans une société (la société américaine) traversée par la déliquescence morale, les inégalités sociales, les violences, les ségrégations économique et raciale et où seule une infime partie de l’élite dirige despotiquement le pays …etc.

 

Ainsi, au niveau de la recherche scientifique et technologique (symbole historique du prestige culturel américain), l’auteur s’interroge : « Si l’Amérique continue d’aller pomper des chercheurs à l’étranger, c’est à cause de l’incapacité de sa population à se reproduire intellectuellement et technologiquement ».

 

En même temps et au lieu que l’Amérique (le « grand parent mondial ») contribue à la diffusion des valeurs démocratiques et de la paix, elle est de plus en plus prise dans une fuite en avant « dont chaque pas affaiblit sa posture stratégique »…les événements du 11 septembre, et l’unilatéralisme affiché dans sa politique étrangère (agressive et arrogante à l’égard de simples puissances mineures) ont fort érodé le capital de sympathie qu’entretenaient ses valeurs, ses institutions et sa culture.

 

3- Commentant, un peu plus tard l’invasion de l’Irak, Todd voit en celle-ci une simple illusion : « Envahir un pays de 20 millions d’habitants, sous développé et rendu exsangue par une décennie d’embargo international ne prouve rien. La politique américaine continue encore par certains aspects à faire illusion… » et l’Irak « est devenu un pays martyr ».

 

Todd dira en 2004 interrogatif : « Peut on contrôler une colonie en ébullition à l’autre bout du monde avec 500 milliards de déficit commercial ? ».

 

Et l’auteur de conclure qu’au-delà de ceci, le grand problème de l’Amérique en déclin c’est « son caractère excentré par rapport à l’ancien monde notamment l’Eurasie où se passe le gros du développement mondial aujourd’hui ».

 

C’est dire, en définitive, que l’Amérique, puisque ne voyant le monde que d’en haut, a de plus en plus du mal à voir clair.

 

Yahya El Yahyaoui

Rabat, 6 Avril 2006.