"L'évolution des
relations entre l’Union européenne et la Turquie"
Bizet. J et Alii, Rapport, Sénat, Paris, Juin
2011, 61 p.
1- Les négociations d’adhésion entre la Turquie et
l’Union européenne ont officiellement démarré le 3 Octobre 2005, conformément à
la décision prise en ce sens par le Conseil européen le 17 Décembre 2004.
Ce cadre de négociation prévoit que «l’objectif
commun des négociations est l’adhésion», mais souligne néanmoins qu’il s’agit
d’un «processus ouvert dont l’issue ne peut être garantie à l’avance», qui
dépend à la fois de la capacité d’assimilation de l’Union européenne et de la
capacité de la Turquie à assumer ses obligations. Il précise même qu’une
alternative devrait être trouvée à l’adhésion en cas d’échec du processus de
manière à ancrer la Turquie aux institutions européennes «par le lien le plus fort possible».
Ce cadre de négociation invite la Turquie à
poursuivre son processus de réformes de manière à remplir pleinement les
critères de Copenhague, à apporter son soutien au règlement global de la
question chypriote et à respecter les obligations qui relèvent de l’union
douanière entre la Turquie et l’Union européenne. Il autorise l’Union
européenne à suspendre les négociations d’adhésion «en cas de violation grave
et persistante par la Turquie des principes de liberté, de démocratie, de
respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales ainsi que de
l’État de droit».
2- Aujourd'hui, les négociations d’adhésion entre la
Turquie et l’Union européenne progressent sur un rythme lent, au point que
certains commentateurs évoquent l’idée qu’elles seraient aujourd’hui «paralysées».
De fait, le rythme des négociations ne cesse de ralentir depuis l’ouverture de
celles-ci en Octobre 2005.
Au début du processus, plusieurs chapitres ont,
en moyenne, été ouverts sous chaque présidence, permettant ainsi l’ouverture de
dix chapitres entre 2006 et 2008, soit sur une période de trois ans. Depuis,
seul un chapitre a, au mieux, été ouvert sous chaque présidence, et aucun
chapitre n’a même été ouvert au cours de la dernière année, que ce soit sous la
présidence belge ou sous la présidence hongroise.
L’essoufflement actuel des négociations tend
d’ailleurs à susciter l’agacement de la partie turque, qui s’estime victime
d’un traitement inéquitable, mettant en avant l’idée qu’il lui serait demandé
de fournir davantage d’efforts que d’autres pays candidats. Le gouvernement
turc a indiqué, à plusieurs reprises, que le peuple turc se sentait à la fois
frustré et vexé par l’attente qui lui est imposée.
Force est de constater que la réserve de
chapitres «ouvrables» est aujourd’hui très faible. Elle se limite à trois,
dix-huit chapitres étant aujourd’hui bloqués par l’Union européenne pour des
raisons d’ordre juridique ou politique. Il s’agit du chapitre 5 «marchés
publics», du chapitre 8 «politique de la concurrence» et du chapitre 19 «politique
sociale et emploi».
En effet, l’ouverture du chapitre relatif aux
marchés publics par exemple, suppose un vaste alignement des normes turques sur
les dispositions européennes en matière de marchés publics, notamment en ce qui
concerne les entreprises publiques, le régime des concessions et les
partenariats public-privé. Quant au chapitre relatif à la politique sociale et
à l’emploi, son ouverture exige que la Turquie adopte une loi sur les
syndicats, de manière à reconnaître notamment le droit de grève à la fois dans
les secteurs public et privé.
Ce sont donc huit des trente-cinq chapitres dont
l’ouverture est bloquée en vertu de la décision du Conseil de décembre 2006.
La Turquie estime, de son côté, que ce blocage
n’est pas d’ordre juridique, mais plutôt d’ordre politique. Elle y voit un
argument brandi pour l’empêcher d’adhérer à l’Union européenne. L'on
s'interroge même sur les raisons qui avaient poussé l’Union européenne à
intégrer la République de Chypre, alors même que le conflit entre les deux
parties de l’île n’était pas réglé et que la candidature de la Turquie était
déjà connue (Chypre seule est à l’origine du blocage de six autres chapitres).
3- L’Union européenne et la Turquie ont conclu, le 25 Février
2011, un nouvel accord de réadmission. L’Union européenne s’est immédiatement félicitée
de cet accord, qui symbolise à ses yeux l’engagement des deux parties de «travailler
en commun sur une base de solidarité, de responsabilité conjointe et de
compréhension mutuelle». Dans le contexte actuel marqué par les révolutions
dans le monde arabe et les inquiétudes autour d’un afflux de migrants, la
négociation de cet accord faisait figure de priorité.
La dernière réforme constitutionnelle, adoptée
par référendum le 12 Septembre 2010, a constitué «un pas dans la bonne
direction». Cette révision, qui a amendé vingt-six articles de la Constitution turque,
a «créé les conditions requises pour progresser dans un certain nombre de
domaines, dont le système judiciaire et les droits fondamentaux ainsi que
l’administration publique».
La révision constitutionnelle a encadré le
pouvoir militaire. Elle a remis en cause le pouvoir absolu jusqu’ici accordé
aux tribunaux militaires, en autorisant que les décisions de la Cour de
cassation militaire et du Conseil militaire suprême puissent faire l’objet d’un
recours devant les juridictions civiles. Le rapport de force entre
pouvoir civil et pouvoir militaire a aujourd’hui clairement basculé en faveur
du premier.
Elle a enfin introduit plusieurs dispositions
destinées à renforcer les libertés individuelles, conformément aux valeurs
européennes. Elle prévoit notamment le renforcement de l’égalité des
sexes, avec la possibilité d’introduire des discriminations positives en
faveur des femmes, l’accroissement de la protection des données
personnelles informatiques, la création d’un médiateur chargé de
résoudre les différends entre administration et administrés, le renforcement
des droits des fonctionnaires, avec en particulier l’introduction d’un
droit à la négociation collective.
Malgré ces avancées importantes, le Parlement
européen estime, dans sa résolution du 9 Mars 2011, que la Turquie ne pourra
faire l’économie «d’une réforme constitutionnelle globale qui transformerait la
Turquie en une véritable démocratie pluraliste fondée sur la protection des
droits de l’homme et des libertés fondamentales», conformément aux standards
européens et aux critères d’adhésion. Il insiste sur la nécessité que cette
réforme soit le fruit d’un dialogue entre l’ensemble des partis politiques et
la société civile.
En dépit des progrès qu’elle a réalisés au cours
des dernières années, elle doit encore fournir de nombreux efforts pour satisfaire
pleinement aux standards européens. A cet égard, le découragement qui semble
avoir saisi la population turque depuis quelques années est inquiétant. «Il
nous appartient donc de convaincre nos opinions publiques qu’il serait dommage
de fermer dès aujourd’hui la porte à la Turquie, quelle que soit leur opinion
sur l’élargissement à ce pays ou leurs craintes sur le processus
d’élargissement en général. Il sera temps, à l’issue du processus de
négociations, de débattre de l’opportunité d’intégrer la Turquie, en fonction
des transformations qu’elle aura connues d’ici là».
Yahya El Yahyaoui
Rabat, 18 Août 2011