«  La tyrannie de la communication »

 

 Ignacio Ramonet, Folio Actuel/Gallimard, Paris, 2001 (290.P)

 

 

1- Ignacio Ramonet est né en Espagne en 1943.

Outre sa présidence du directoire du Monde Diplomatique et sa direction du mensuel Le Monde Diplomatique et du bimestriel « Manière de voir » depuis 1991, Ramonet est aussi professeur des théories de la communication aux Universités Denis Diderot (Paris- VII) et Carlos III de Madrid.

 

Fondateur d’ATTAC (dont il est le président d’honneur), promoteur du Forum Social Mondial de Porto Allegre, Ramonet est, par ailleurs, l’auteur de nombreux ouvrages sur les médias et la géopolitique dont notamment «Géopolitique du chaos»,    « La post-télévision » et « La tyrannie de la communication ».

 

Publié en 1999, mais augmenté et réédité en 2001, « La tyrannie de la communication » est un réquisitoire, sans la moindre complaisance, des médias et des différentes formes de communication de masse de plus en plus bouleversées par les mutations technologiques et les grandes opérations de fusion et de concentration affectant toutes les industries liées à la communication.

 

Ces industries, naguère autonomes, remarque Ramonet, « sont aujourd’hui contraintes en raison des convergences exigées par le numérique (qui mêle indistinctement le son, le texte et l’image), à rechercher des alliances dans des secteurs voisins. Les industriels de la télévision fusionnent avec ceux du téléphone ou avec ceux de l’informatique. Et toutes les entreprises qui possèdent une culture du flux ou du réseau,  même si elles sont apparemment fort éloignées de la communication (eau, électricité, autoroutes, chemins de fer…etc.) ont vocation à occuper un espace dans ce champ ».

 

2- Ce n’est certainement pas seulement ces aspects techniques ou d’ordre institutionnel qui intéresse, à première vue, Ramonet mais aussi et davantage les diverses manœuvres auxquelles se livrent les méga groupes (émanation naturelle desdites industries) pour faire de la communication un nouveau ferment de la cohésion sociale.

 

Pour Ramonet, « la communication est devenue insensiblement, l’un des paradigmes de notre temps, remplaçant silencieusement le paradigme du progrès. Désormais, ce n’est plus le progrès (critiqué de toutes parts) qui nous est proposé comme pacificateur de nos sociétés et comme ferment de la cohésion sociale, c’est la communication qui en fait sa mission de pacifier et d’exclure la violence. A ce titre, la communication peut être considérée comme un lubrifiant social » où ce n’est pas le message que l’on veut communiquer qui importe mais plutôt l’opération de communiquer en elle-même.

 

Il s’ensuit que la communication est devenue une sorte d’idéologie contraignant la société à s’entourer de machines à communiquer (du téléphone à l’internet en passant par le fax et le téléviseur) auxquelles « tout le monde aspire désormais parce qu’elles apparaissent comme les outils qui nous rendent libres, qui seraient indispensables à l’accomplissement existentiel, à la réalisation du soi, bref au bonheur ».

 

3- Pour Ramonet, les nouvelles technologies de l’information et de la communication jouent plus que jamais un rôle idéologique central : « Information, communication publicitaire et culture de masse se confondent, emploient la même rhétorique, s’expriment en privilégiant la simplicité, la rapidité et la drôlerie ; trois caractéristiques qui infantilisent le plus souvent les citoyens ».

 

Et, si la communication (depuis l’invention de l’écriture et de l’imprimerie) a libéré « parce qu’elle signifiait la diffusion du savoir, de la connaissance, des lois et des lumières de la raison contre les superstitions et les obscurantismes de toutes sortes » ; elle est désormais devenue « la grande superstition de notre temps. En s’imposant comme obligation absolue, en inondant tous les aspects de la vie sociale, politique, économique et culturelle », elle a fini par exercer une véritable tyrannie.

 

La tyrannie dont il s’agit, dans l’esprit de Ramonet, est fort significative du paradoxe  entre le triomphe apparent  de la démocratie et de la liberté d’une part et le retour en force des pratiques généralisées de la censure et de la manipulation. Car, hormis le fait qu’ils sont  épris par une concurrence de plus en plus féroce et par une course obsessionnelle pour couvrir (en direct) l’actualité internationale, les médias (et la communication en général) en seraient rendus «  à raconter des bobards pour attirer le plus de lecteurs ou de spectateurs possibles ».

 

Bien plus encore, la vitesse effrénée pour « une information fraîche » ( émouvante, en direct ou en première) pousse souvent les journalistes à relater des faits divers banals (la mort de Diana ou l’affaire Clinton-Lewinsky) allant, par là, jusqu’à en faire un drame mondial et cela quand ils ne sont pas amenés, purement et simplement, à concocter des montages ou à réaliser des trucages entachant l’exigence de vérité dont les médias sont réputés porteurs et garants de surcroît.

 

4- Si « La tyrannie de la communication » est généralement présenté comme un virulent réquisitoire contre les médias (travaillant, cela dit en passant, dans des conditions par plusieurs aspects difficiles), il n’en est pas moins virulent quand il s’agit de communication.

 

Ramonet, de ce fait, ne met pas uniquement le doigt sur le caractère de plus en plus « idéologisé » des médias, mais semble aussi épouser cette forte pensée que Pierre Bourdieu a exprimée autrefois sur une antenne de télévision : « ce qu’il y a de plus terrible dans la communication, c’est l’inconscient de la communication ».

 

 

Yahya El Yahyaoui

Rabat, 24 Février 2006