«La tyrannie médiatique»

 

Polemia, Juin 2006, 62 p.

 

 

1- En avant propos à cet ouvrage, l’on lit ceci : «en ce début du XXIe siècle, la maîtrise des circuits de l’information constitue, plus que jamais, la véritable source de la puissance…Avec les médias modernes, l’affect a triomphé de la raison, le pathos a pris sa revanche sur le logos. C’est aussi l’imposition d’une grille de lecture obligée, laquelle n’est pas le fruit d’un quelconque complot mais bien plus subtilement et efficacement, d’un mélange de connivences, de mimétisme et de paresse intellectuelle, sous le regard permanent et inquisitorial de l’idéologie politiquement correcte. Il s’agit donc bien d’une tyrannie».

 

La tyrannie médiatique, dans ce livre, ce n’est pas simplement le pouvoir exercé par les hommes des médias. Ce n’est pas davantage l’obéissance aux ordres d’un hypothétique chef d’orchestre clandestin, concept commode et simple mais qui résiste difficilement à l’analyse critique. La tyrannie médiatique, c’est une tyrannie infiniment plus complexe, et infiniment plus contraignante, parce que c’est la conjonction de trois phénomènes: le remplacement de l’information par la communication, l’application à l’univers de la pensée des règles d’airain de fonctionnement de l’univers médiatique, l’imposition des préjugés dominants de la classe médiatique à l’ensemble de la société. Bref, «la force de la tyrannie médiatique ne repose pas sur le contrôle d’un homme ou d’un groupe sur tous, mais sur l’autocontrôle des uns sur les autres».

 

2- Si informer, c’est porter à la connaissance d’autrui des faits précis, si possible exacts et vérifiés, et replacés dans leur contexte, notamment historique et géographique, communiquer, «c’est scénariser et théâtraliser des données, vraies ou fausses, dans un but idéologique, politique ou commercial. De même que la mauvaise monnaie chasse la bonne (loi de Gresham), la communication sature et remplace l’information, tout simplement parce que commercialement le marché de la communication est beaucoup plus important que le marché de l’information», en même temps, la communication exige moins d’efforts pour le consommateur : elle est plus facile, elle est plus distrayante.

 

Ce remplacement de l’information par la communication est un élément de la marchandisation du monde, dit l’ouvrage, et «celle ci pèse très lourdement sur l’évolution de la situation, puisque, quand elle est transformée en communication, l’information n’est plus gouvernée par des règles éthiques de véracité, d’authenticité, mais par des jeux d’argent et de puissance, par des règles marchandes adoptées dans l’objectif de distraire des clients, ou de servir les intérêts idéologiques, politiques ou commerciaux des commanditaires».

 

La première règle pour la communication, c’est le primat de l’instant, de l’immédiat, c’est la règle du flux d’informations continues : «ce qui compte, c’est ce qui se passe maintenant, et dans cette logique là, un événement chasse l’autre, une annonce chasse l’autre». La deuxième règle, c’est le primat de l’image, selon laquelle n’existe dans le monde des médias que ce qu’on peut montrer. Ainsi ce qu’on ne peut pas donner à voir se trouve nié. La troisième règle c’est le primat de l’émotion. Le rôle d’une image est moins de montrer des faits, que de susciter des sentiments. L’émotion est, dans ce cas, souvent le levier de la manipulation.

 

Le primat de l’émotion, c’est aussi souvent le primat de la mise en scène et on trouve là la quatrième règle. «On théâtralise les événements, on les spectacularise et on les feuilletonise. Ce qui permet de revenir plusieurs fois sur le même sujet avec des variations quasi symphoniques». Il y a aussi la peopolisation (cinquième règle), qui consiste à mettre en avant la vie privée des uns ou des autres.

 

Toutes ces lois fonctionnelles de l’univers médiatique ont des conséquences considérables sur le fonctionnement de la vie sociale et l’organisation de la vie politique, estime l’auteur. L’on a par conséquent affaire, et de plus en plus, à des phénomènes d’artificialisation, mais aussi d’amplification et de multiplication des manipulations : il n’y a plus de guerre moderne aujourd’hui, sans médias-mensonges institutionnalisés.

 

Par ailleurs, la diabolisation est présentée comme étant le pivot de l’instrumentalisation des esprits par les médias, parce qu’elle est au croisement de deux phénomènes : l’émotion et le conformisme, où la diabolisation met l’émotion au service du conformisme, donnant ainsi naissance à ce que l’auteur appelle «la médiabolisation».

 

Dans ce monde médiatique, les journalistes sont de véritables temples du politiquement correct. Ils se trouvent plongés «dans un milieu vivant relativement en vase clos, coupé de nombreuses réalités sociologiques, mais dépendant financièrement de grandes entreprises mondialisées».

 

Leur grille de lecture médiatique commune repose sur deux grands postulats : d’un côté, les bienfaits de la mondialisation des hommes et des marchandises, du libre-échange, de l’immigration, du multiculturalisme, et de l’autre, la rupture avec les racines et les traditions, la volonté de toujours promouvoir ce qui s’oppose à toute forme d’héritage historique ou moral.

 

3- Dans le domaine politique, la tyrannie médiatique produit deux effets majeurs : «elle transforme à la fois l’exercice du choix démocratique et l’exercice du gouvernement des hommes»: les images ici comptent plus que les projets, et les hommes davantage que les idées.

 

L’on est, par voie de conséquence, en présence d’une double instrumentalisation: des médias par les hommes politiques et des hommes politiques par les médias. «Les hommes politiques instrumentalisent les médias en leur fournissant les images qui mettent en scène leur action car, si les images sont favorables à un bon audimat, alors les médias les reprennent. Mais les hommes politiques doivent accepter, au préalable, de se laisser instrumentaliser par les médias, en se soumettant à leurs valeurs et à leurs représentations dominantes, y compris en acceptant d’être les auxiliaires des émissions de divertissement, dans une sorte de scénarisation totale de la vie politique».

 

Mais une fois que l’homme politique est arrivé au pouvoir, ce qui est a priori l’objectif d’un engagement politique, il se trouve devant un dilemme quasi insoluble: il a le choix entre gouverner ou communiquer.

 

Quant au pouvoir judiciaire, la connivence journaliste/magistrat a rendu la justice média-dépendante. C’est à l’aune de l’opinion médiatique que bien des affaires sont instruites, moins en fonction du fond du dossier qu’en raison de son retentissement médiatique probable.

 

Ceci est, pour l’auteur, foncièrement contraire aux vérités essentielles d’une justice qui doit être sereine, tenue à l’écart du monde, prenant du recul, et ne devant pas être dépendante des médias.

 

La tyrannie médiatique touche aussi l’économie parce que la vie des entreprises, aujourd’hui, «ne dépend pas seulement de leur capacité technique et commerciale», mais aussi de leur image, vis-à-vis des consommateurs et des actionnaires.

 

C’est dire, en somme, que la télévision a progressivement instauré sa tyrannie médiatique à tous ces domaines, une tyrannie de l’instant, de l’émotion de l’image, de l’à peu près, du mimétisme et du politiquement correct.

 

4- Or, l’internet semble pouvoir bouleverser la donne ces dernières décennies, car garantissant une réelle diversité sur tous les sujets: «les pensées et les opinions dissidentes y sont beaucoup plus facilement accessibles qu’à travers les journaux, les librairies et a fortiori la télévision». Internet peut aussi apporter des correctifs aux images divulguées à chaud par les grands médias.

 

Ainsi par exemple, alors que les télévisions du monde entier mettaient en scène la foule des Bagdadis, manifestant leur joie d’accueillir les «libérateurs américains» sur une place de Bagdad, des millions d’internautes recevaient, dans les vingt-quatre heures, le décryptage de l’image. «Il avait suffi pour cela, de remplacer les plans serrés, donnant une impression de foule, montrés par les télévisions, par des plans larges montrant 300 personnes, sinon 300 figurants (sur une ville de 5 millions d’habitants), exprimant leur joie programmée… sur une place largement vide».

 

L’internet peut même s’avérer pour les pouvoirs médiatiques d’aujourd’hui, «aussi dangereux que l’invention de l’imprimerie pour les clercs de la fin du Moyen Age». Son potentiel, pour remettre en cause la tyrannie médiatique de la télévision, est considérable.

 

C’est la raison pour laquelle, les grosses machines, financières notamment, cherchent sérieusement à reprendre le contrôle de la toile, sauf que le modèle de la gratuité, même «corrigé» par la publicité, demeure un obstacle. Et «sous le prétexte de lutter contre la pédophilie, le terrorisme, le racisme ou le piratage, la tentation de rétablir la censure est forte, et la liberté d’expression et d’opinion sont perpétuellement menacées, même si la délocalisation ou le cryptage offrent des parades efficaces».

 

Hormis cela, la limitation de l’impact excessif des «médias centraux» semble impérative, et l’une des manières pour atteindre un tel objectif, consisterait tout simplement à les soumettre, eux aussi, à l’examen critique qu’ils appliquent aux autres institutions.

 

Il s’agirait aussi de démystifier cette tyrannie sans légitimité, qui «s’imprime en douceur dans l’esprit des citoyens, assujettit l’État, pénètre l’âme du peuple, et bouleverse les valeurs traditionnelles de la civilisation».

 

 

Yahya El Yahyaoui

Rabat, 21 Août 2008