« Vers les sociétés du savoir »

UNESCO, Paris, 2005, 237 p.

 

 

1- L’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO) est née le 16 novembre 1945 et a son siège à Paris. Agence spécialisée des Nations Unies, le plus important (pour ses fondateurs) n'est pas seulement de construire des salles de classe dans des pays dévastés ou de restaurer des sites du patrimoine mondial, mais aussi de « construire la paix dans l'esprit des hommes à travers l’éducation, la science, la culture et la communication ».

 

La paix dont il s’agit pour l’UNESCO « n’est pas simplement l’absence de conflits. La paix signifie : des budgets consacrés à construire et non pas à tuer et détruire, des infrastructures et des services qui fonctionnent et s’améliorent, des populations qui font des projets d’avenir, des esprits libérés des traumatismes de la violence et des idées de vengeance, et réceptifs aux idées de solidarité ».

 

C’est incontestablement l’esprit qui oriente ses actions sur le terrain, mais qui anime aussi la plupart de ses publications sur la culture, la science, l’éducation, l’information et la communication.

 

2-  Dans sa préface à la présente publication, le Directeur général de l’UNESCO dit ceci : « éducation, science, culture, communication, l’ampleur du domaine couvert par l’UNESCO garantit la pertinence de sa mission, tout en signalant sa complexité croissante. De fait, avec les bouleversements issus de la troisième révolution industrielle, celle des nouvelles technologies, une nouvelle dynamique s’est créée, puisque la formation des individus et des groupes, les avancées scientifiques et techniques et les modes d’expression culturelle ne cessent d’évoluer depuis le milieu du XXe siècle, notamment dans le sens d’une interdépendance croissante ».

 

Et de continuer, comme pour caractériser cette interdépendance : «…le savoir est devenu l’objet d’immenses enjeux économiques, politiques et culturels, au point de pouvoir prétendre qualifier les sociétés dont nous commençons à voir se préciser les contours ».

 

Or, si l’on s’accorde en général sur la pertinence de l’expression  sociétés du savoir , il n’en va nécessairement pas de même pour son contenu : « de quel(s) savoir(s) parle-t-on en effet ? Faut-il entériner l’hégémonie du modèle techno-scientifique dans la définition du savoir légitime et productif ? Et que faire, face aux déséquilibres qui marquent l’accès au savoir et aux obstacles qui s’y opposent, à l’échelle locale comme à l’échelle globale ? ».

 

Le Directeur général est, à ce niveau, catégorique et tranché : « les sociétés émergentes ne sauraient se contenter d’être de simples composantes d’une société globale de l’information. Pour demeurer humaines et vivables, elles devront être des sociétés du savoir partagé. Le pluriel vient ici consacrer la nécessité d’une diversité assumée », c'est-à-dire la nécessité de « refonder une éthique pour orienter les sociétés du savoir en devenir, une éthique de la liberté et de la responsabilité, une éthique qui sera, répétons-le, fondée sur le partage des savoirs ».

 

3- « Vers les sociétés du savoir » est articulé autour de dix chapitres traitant chacun un aspect de la problématique évoquée avec, en introduction, une mise en perspective de celle-ci.

 

En effet, reconnaît l’UNESCO, si toutes les sociétés depuis la Haute Antiquité, ont été des sociétés de savoir (chacune à leur manière), aujourd’hui, « la diffusion des nouvelles technologies et l’avènement de l’Internet comme réseau public paraissent ouvrir de nouvelles chances pour élargir cet espace public du savoir » et de la connaissance.

 

Et puisque chaque société dispose d’atouts propres en matière de savoir et de connaissance, Il faut juste,dit-elle,  « œuvrer pour assurer l’articulation des savoirs dont les sociétés sont déjà dépositaires avec les nouvelles formes d’élaboration, d’acquisition et de diffusion du savoir valorisées par le modèle de l’économie de la connaissance ».

 

Si la notion de société de l’information, de plus en plus en vogue, repose sur des progrès technologiques jusqu’à en faire son ossature de base, celle de sociétés du savoir inclut pour sa part des dimensions sociales, éthiques et politiques non seulement bien plus vastes, mais récusant l’unicité d’un modèle « qui refléterait insuffisamment la diversité culturelle et linguistique, seule à même de permettre à tout un chacun de se reconnaître dans les évolutions en cours ».

 

C’est dire autrement qu’on « ne saurait admettre que la révolution des technologies de l’information et de la communication puisse conduire, par un déterminisme technologique étroit et fataliste, à n’envisager qu’une seule forme de société possible ».

 

+ Dans le premier chapitre (« De la société de l’information aux sociétés du savoir »), l’ouvrage (en réalité un Rapport mondial consacré à cette thématique) reconnaît que « l’essor des nouvelles technologies de l’information et de la communication a créé des conditions nouvelles pour l’émergence de sociétés du savoir ».

 

Mais il reconnaît par ailleurs que « la société mondiale de l’information en gestation ne trouvera son sens que si elle devient un moyen au service d’une fin plus élevée et plus désirable : la construction à l’échelle mondiale de sociétés du savoir qui soient source de développement pour tous et, en premier lieu, pour les pays les moins avancés ».

 

Or, pour ce faire, deux des défis posés par la révolution informationnelle prennent un relief particulier : « l’accès pour tous à l’information et l’avenir de la liberté d’expression ».

 

En effet, si l’inégalité d’accès aux sources, aux contenus et aux infrastructures de l’information risque de remettre en cause le caractère véritablement mondial de la société de l’information, les entraves à la libre circulation de l’information (par la censure ou la manipulation) risquent de creuser davantage le cercle de l’inégalité.

 

Les sociétés du savoir dont il est question ici n’est (dans l’esprit des rédacteurs du rapport) autre que  la « capacité d’identifier, de produire, de traiter, de transformer, de diffuser et d’utiliser l’information en vue de créer et d’appliquer les connaissances nécessaires au développement humain. Elles reposent sur une vision de la société propice à l’autonomisation, qui englobe les notions de pluralité, d’intégration, de solidarité (et) de participation ».

 

S’il est évident que les questions de technologie et de connectivité mettent l’accent sur les infrastructures et sur la gouvernance de la planète des réseaux, elles ne devraient pas être considérées comme une fin en soi. Car « la société mondiale de l’information n’a de sens que si elle favorise l’essor de sociétés du savoir et se propose pour fin de tendre au développement humain fondé sur les droits de l’homme ».

 

Par conséquent, « l’essor de sociétés du savoir exige (non seulement) que soient tissés de nouveaux liens entre savoir et développement, le savoir étant à la fois un instrument de la satisfaction des besoins économiques et une composante à part entière du développement », mais aussi que soient mis en relief les droits fondamentaux dont essentiellement ceux relatifs à la liberté d’expression.

 

En effet, « la sauvegarde de la liberté d’expression n’est pas qu’une question de principes. Elle est un puissant levier du développement humain et ouvre la voie au partage de l’information et du savoir. Elle procède donc des mêmes idéaux que ceux qui légitiment la sauvegarde de la diversité culturelle et linguistique dans le cyberespace : favoriser un meilleur usage des nouvelles technologies et, par là même, permettre à un nombre toujours croissant de citoyens, d’origines culturelles et géographiques toujours plus diversifiées, d’accéder à l’information et de participer à l’aventure de la connaissance ».

 

+ Dans le deuxième chapitre (« Sociétés en réseaux, savoirs et nouvelles technologies »), l’UNESCO affirme que l’on est incontestablement les témoins d’une nouvelle révolution industrielle « tant sont profondes les réorganisations, les transformations et les innovations que la révolution des nouvelles technologies de l’information et de la communication, mais aussi des biotechnologies et, bientôt, des nanotechnologies introduit dans les rouages de l’économie, de la société et du politique. Les connaissances et les compétences, le travail et les loisirs se trouvent radicalement bouleversés par le langage nouveau des logiciels et de l’informatique ».

 

Mais cette troisième révolution industrielle n’est que manifestement cela, alors qu’au fond elle s’est accompagnée d’un changement du régime des savoirs que traduit l’avènement du paradigme de l’immatériel et des réseaux :  de fait,dit le rapport, « la dématérialisation croissante du travail individuel humain, rendue possible par la substitution des machines au travail manuel, puis par le développement des services et, enfin, avec la révolution numérique, par l’avènement du virtuel, a conduit à l’émergence d’une société dans laquelle c’est la maîtrise de l’immatériel qui confère toujours davantage d’atouts stratégiques et donc de pouvoir sur le matériel ».

 

Dans le même temps, « la conjonction du processus de mondialisation, qui unifie les marchés mondiaux, et des mutations technologiques, qui réduisent le coût des communications et  permettent la multiplication des vitesses et des volumes d’information transmis, a conduit à l’apparition de ce que l’on nomme, à la suite des travaux de Manuel Castells, des sociétés en réseaux ».

 

Par ailleurs, dans le contexte de la révolution informationnelle, de nouvelles formes d’organisation se sont mises en place et qui ne suivent plus la logique de centralité des espaces ou des pôles de décision conventionnels…Ainsi, « à la verticalité des hiérarchies traditionnelles succède l’accroissement des relations horizontales, qui transcendent le plus souvent les frontières sociales et nationales ».

 

En même temps, « succédant aux régimes du savoir fondés sur l’oralité, sur l’écrit et sur l’imprimé, l’essor du numérique a favorisé une expansion sans précédent des réseaux, selon deux axes: celui, horizontal, de l’accélération des transmissions et celui, vertical, de la densification des connexions ».

 

Si, affirme le rapport, le savoir est de plus en plus l’objet d’une démultiplication des échanges marchands, il ne saurait passer pour une marchandise comme les autres. Et si l’internet (espace nouveau desdits échanges) est un puissant instrument de la construction de sociétés du savoir, il risquerait aussi d’être  « le labyrinthe qui pourrait nous mener, doucement mais sûrement, vers les rives ou les dérives de cette société du divertissement ».

 

+ Au troisième chapitre (« Les sociétés apprenantes »), le rapport s’arrête sur cette expression  qui renvoie à un nouveau type de société où « l’acquisition des savoirs ne s’arrête ni aux murs des institutions éducatives (dans l’espace) ni à la fin de la formation initiale (dans le temps) ».

 

Autrement, dit l’UNESCO, « dans un monde de plus en plus complexe, où chacun peut être appelé à exercer plusieurs métiers au cours de son existence, il devient indispensable de continuer à apprendre tout au long d’une vie ».

 

Par conséquent, « la généralisation de l’apprenance à tous les niveaux de la société devrait être la contrepartie logique de cette instabilité permanente créée par (cette) culture de l’innovation » qui constitue la caractéristique majeure de l’économie de la connaissance.

 

 

C’est dire que l’on a affaire à un changement de paradigme au sein duquel « l’éducation ou l’apprentissage ne se limitent plus à un espace-temps déterminé et définitif, mais sont au contraire appelés à se poursuivre tout au long d’une vie » pour accéder à des savoirs de plus en plus formalisés et divers.

 

Et cette diversité des modes d’accès au savoir est liée à la fin de deux monopoles : celui de l’institution scolaire, d’une part, et celui du livre, d’autre part.

 

+ Au chapitre quatrième (« Vers l’éducation pour tous tout au long de la vie ? »), le rapport note « qu’avec l’émergence de sociétés du savoir et le développement de la notion d’éducation pour tous tout au long de la vie, l’éducatif et le scolaire cessent d’être assimilables ».

 

En effet, même si l’école, comme lieu et comme institution, restera encore pour très longtemps le pilier de cette éducation (notamment de base), elle est de plus en plus mise à l’épreuve par la logique « apprendre à apprendre » qui reste la meilleure garantie pour l’élève de « pouvoir ensuite continuer son parcours éducatif, dans des structures formelles ou informelles ».

 

L’éducation tout au long de la vie suppose ainsi, pour les auteurs du rapport, « une transformation, une redistribution et une nouvelle harmonisation des temps individuels et des temps sociaux », car l’éducation devient un processus continu, qui ne se limite plus à un lieu et à un temps donnés.

 

Les nouvelles technologies ouvrent donc « la voie à une nouvelle donne éducative, fondée sur le développement de l’apprentissage électronique (e-learning). Le terme désigne une vaste palette d’usages de ces technologies,du travail sur ordinateur en salle de classe aux cursus entièrement à distance, qui commencent à se mettre en place. L’enseignement virtuel offre un suivi individualisé, couplé avec une flexibilité dans la gestion de l’apprentissage et une autonomie accrue dans l’acquisition des savoirs ».

 

+ Dans le cinquième chapitre (« L’avenir de l’enseignement supérieur »), le rapport affirme que les institutions d’enseignement supérieur sont appelées à jouer « un rôle fondamental dans les sociétés du savoir, qui reposeront sur un grand bouleversement des schémas classiques de production, de diffusion et d’application des connaissances ».

 

Mais il rappelle, à ce propos,  les dangers de  marchandisation  des services d’enseignement supérieur notamment suite à la « remise en question du financement public généralisé  considéré comme incapable de répondre adéquatement à la hausse des effectifs ».

 

Cette forme de « marché » de l’enseignement supérieur, où les consommateurs seraient les étudiants, et les producteurs, les professeurs, pourrait être tempérée,dit le rapport, par l’éclosion de nouveaux savoirs, l’organisation en disciplines de plus en plus spécifiques et surtout en « réseaux de savoirs » de plus en plus complexes et de moins en moins hiérarchisés, qui sont de nature à garantir la viabilité du fonctionnement des « universités ».

 

Si « le modèle plus ou moins standardisé des universités du XXe siècle est en passe de perdre le statut hégémonique dont il jouissait au sein de l’enseignement supérieur dans la plupart des pays » (en raison de l’émergence prévisible de réseaux universitaires), il ne présage nullement de la disparition des universités ou des institutions académiques.

 

On aura encore (dit le rapport) « besoin de lieux géographiques fixes, de laboratoires et d’institutions d’enseignement regroupant chercheurs, enseignants et étudiants, avec des sources de financement pérennes, donc publiques, et des organisations hiérarchiques. Cependant, la multiplication et la diversification des emplois, des savoirs et des disciplines qui les structurent exigent de compléter les structures hiérarchiques par des structures décentralisées, organisées selon le principe d’une mise en réseaux ».

 

+ Au chapitre sixième (« Une révolution de la recherche ? »), l’UNESCO insiste sur le fait que « le champ scientifique est appelé à être l’un des laboratoires principaux où s’édifieront les sociétés du savoir, tant sont étroites les relations entre l’évolution des technologies numériques et le progrès des découvertes scientifiques ».

 

Or, encore une fois, « avec l’émergence d’une économie du savoir, on constate une présence accrue du marché dans le champ des activités scientifiques. Cette évolution lance un défi majeur aux principaux acteurs des sociétés du savoir, qu’ils appartiennent au cercle scientifique, économique ou politique, car c’est à eux qu’incombera la tâche d’installer, à la croisée des secteurs scientifique, économique et politique, des systèmes de recherche et d’innovation qui favorisent l’essor d’un développement durable ».

 

En même temps, « la production et la diffusion de connaissances dépendent d’un système national de recherche et d’innovation,qui résulte des interactions entre les entreprises, les industries, les institutions scientifiques de recherche et d’enseignement et les organisations gouvernementales ».

 

Par ailleurs, notent les auteurs, « l’investissement politique est la pierre angulaire de toute stratégie de développement scientifique et le fondement de toute société du savoir, laquelle ne saurait subsister sans architecture politique. Il ne se réduit pas à la dimension financière, même si toute action publique a son coût ».

 

En d’autres termes, « l’essor de sociétés du savoir passe par la mise en œuvre de politiques du savoir scientifique » pour promouvoir celui-ci et veiller éventuellement à sa régulation.

 

En fait, « si la dynamique du secteur privé (eu égard au recul du financement  public) a pu être « essentielle à l’essor des technologies de l’information et des biotechnologies, le cas des médicaments ou des plantes orphelines (ignorées de la recherche agricole) illustre a contrario l’incapacité du marché à satisfaire certains besoins essentiels ».

 

C’est dire, note l’UNESCO, que « ni le secteur public, ni le secteur privé, ni la recherche fondamentale, ni la recherche appliqué n ’incarnent à eux seuls l’essence de la  bonne  recherche…c’est en termes de complémentarité (entre recherche fondamentale et innovation technologique notamment) qu’il faut envisager le problème ».

 

D’une certaine manière, ce sont les exigences de deux marchés qu’il faut concilier : celui de la science et celui de l’économie. Ce double impératif exige de rompre avec l’idée qu’un marché ne serait qu’une structure d’échange industrielle. Un marché est une structure d’échange en général et pas seulement industriel ou technologique.

 

+ Au chapitre septième (« Sciences, publics et sociétés du savoir »), le rapport met l’accent sur le fait que les enjeux économiques et sociaux de la science occupent une place croissante dans le pilotage de la recherche et de l’innovation.

 

Si, note le rapport, « la gouvernance des sciences passe par un travail de définition des normes, qui est notamment le fait des instances gouvernementales et des organisations internationales multilatérales », elle passe également par « le renforcement des capacités éthiques des scientifiques et l’enseignement des sciences » et doit, en outre, s’accompagner d’une sensibilisation du public, notamment grâce à une médiatisation accrue des sciences et des technologies.

 

Car, les avancées de la science amènent à « se poser des questions complètement nouvelles, et qui laissent souvent les autorités traditionnelles, qu’elles soient étatiques, scientifiques, religieuses, communautaires ou civiques, sans réelle capacité d’infléchir le sens de ces transformations et leurs conséquences éthiques et sociales ».

 

Il est vrai que jamais l’humanité n’a eu autant de pouvoirs sur sa santé, son environnement ou même son existence,  mais « à la suite d’un certain nombre d’inventions militaires, de catastrophes industrielles et de désastres écologiques, notamment chimiques ou nucléaires, les opinions publiques ont commencé de se préoccuper des effets pervers que peuvent avoir, pour les générations actuelles et futures, des sciences et des technologies non maîtrisées ou utilisées à mauvais escient ».

 

Parce que les décisions en matière de science et de technologie avaient presque toujours été l’affaire d’une relation quasi exclusive entre les scientifiques et leurs commanditaires institutionnels (gouvernements et/ou entreprises), « la société n’avait qu’à s’aligner sur les décisions prises en haut lieu ».

 

Il est temps, notent les auteurs, de « penser de façon moins linéaire, moins autoritaire et plus complexe les interactions entre les scientifiques, les décideurs et la société », c'est-à-dire d’opter pour des normes de gouvernance plus transparentes dans le cadre de comités ou de commissions d’éthique pluridisciplinaires, qui rassemblent les autorités compétentes dans un domaine donné.

 

C’est une éthique des sociétés du savoir qui « sera nécessairement une éthique du futur », dit le rapport

 

+ Au chapitre huitième (« Risques et sécurité humaine dans les sociétés du savoir »), le rapport considère que « l’un des défis que les sociétés du savoir auront à relever sera de faire face à l’instabilité et à l’insécurité, qui  sont souvent la conséquence sociale et politique des progrès scientifiques et des innovations technologiques ».

 

Si, remarque le rapport, toute innovation technologique émanant des systèmes techniques comporte des risques, il faudrait remarquer aussi que « tous les risques ne se valent pas, et certains sont inacceptables » notamment à une époque où la frontière entre risque naturel et risque technologique tend à devenir de plus en plus indistincte du moment que « les catastrophes dites naturelles peuvent être considérées comme étant le produit des activités humaines ».

 

En effet,  « l’accident est sorti de la nature et, par là même, a changé de nature : il est désormais pleinement l’œuvre de l’homme, de son industrie conquérante, de son inaptitude à maîtriser les éléments des systèmes qu’il construit, de sa hâte à appliquer à grande échelle des procédés ou des produits qui n’ont pas été mis à l’épreuve, de son manque de vigilance ou de sa défaillance, voire de la déraison de sa raison ».

 

Ce sont des menaces que les sociétés du savoir s’infligeront à elles-mêmes et qui sont de portée diverse : « risque technologique majeur, vulnérabilité des grands systèmes, terrorisme, pollution de l’informatique et du multimédia, risque de suprématie d’un biopouvoir, interrogations sur l’avenir de l’espèce humaine ou de l’humanité, doutes sur l’avenir de la planète ».

 

Par conséquent, le développement durable et la survie de l’humanité « nous place face à un horizon dans lequel discours scientifique et discours politique ne devraient pas se contredire, mais contribuer tous deux à la formulation d’un projet de société ».

 

+ Au neuvième chapitre (« Savoirs locaux et autochtones,diversité linguistique et sociétés du savoir »), l’UNESCO est catégorique : la diversité culturelle est en danger et son érosion peut prendre, en fait, des formes variées ( langues en déshérence, traditions oubliées, cultures vulnérables en voie de marginalisation voire de disparition...etc).

 

Par conséquent, les sociétés du savoir devront réfléchir sur l’avenir de la diversité culturelle certes, mais aussi linguistique « alors même que la révolution informationnelle et l’économie globale de la connaissance semblent consacrer l’hégémonie d’un nombre restreint de langues véhiculaires, qui paraissent devenir les voies d’accès obligées à des contenus eux-mêmes de plus en plus formatés ».

 

Par ailleurs, « la révolution informationnelle renforce clairement l’hégémonie des savoirs techniques et scientifiques sur d’autres genres de savoirs : savoir-faire, savoirs autochtones ou indigènes, savoirs locaux, traditions orales, savoirs quotidiens,etc » par le biais desquels les individus produisent, échangent et modifient leurs connaissances, quel que soit l’espace culturel auquel ils appartiennent.

 

Toute la bataille, dit le rapport,est de parer à ce que l’on pourrait appeler des fractures culturelles qui consacrent l’hégémonie de l’anglais dans le champ des savoirs scientifiques et techniques et tend à marginaliser la plupart des savoirs exprimés dans une autre langue.

 

Face aux enjeux de la coexistence entre savoirs locaux et scientifiques dans le contexte d’économies fondées sur le savoir et la connaissance, faudra-t-il mettre en œuvre une véritable        « politique du savoir » ?

 

Tout à fait, répond le rapport, car celle-ci « conduit en effet à une meilleure prise de conscience de la valeur des savoirs dont sont porteurs les acteurs » et aussi celle des langues qui semblent s’éroder sous l’effet de la révolution des nouvelles technologies.

 

+ Au chapitre dixième (« De l’accès à la participation : vers des sociétés du savoir pour tous »), l’UNESCO reconnaît que « les anciennes sociétés du savoir étaient pour la plupart fondées sur différents régimes d’exclusion et la connaissance y était, pour une large part, réservée à des cercles restreints d’initiés ou de privilégiés ».

 

Elle reconnaît aussi que « bien loin de cette conception élitaire, les sociétés du savoir au XXIe siècle ne pourront déboucher sur une nouvelle ère de développement humain et durable qu’à condition d’assurer non seulement un accès universel au savoir, mais encore une participation de tous aux sociétés de la connaissance ».

 

Car, « l’édification de sociétés du savoir est fondée sur la conviction que le savoir, source d’autonomisation et de renforcement des capacités, peut être un instrument décisif du développement ».

 

A l’heure actuelle, précise le rapport, « non seulement les catégories socioéconomiques les plus défavorisées ont un accès à l’information ou au savoir souvent restreint (fracture numérique), mais elles assimilent moins bien l’information ou le savoir que celles qui occupent les degrés les plus élevés de l’échelle sociale. Une telle fracture peut être également observée entre les nations. Ainsi se crée un déséquilibre dans la relation au savoir lui-même (fracture cognitive) ».

 

En effet, qu’il s’agisse du développement des infrastructures de télécommunication, du potentiel de recherche et développement, de l’importance de l’innovation dans les économies nationales, du degré d’alphabétisation et de la qualité des systèmes éducatifs, ou encore de la capacité de collecter des données ou de valoriser les savoirs locaux, l’on débouche sur la même conclusion : dans les faits, tous les pays ne sont pas égaux devant le défi de la connaissance.

 

Une fracture fondamentale se superpose à l’ensemble des fractures préexistantes (qu’il s’agisse de la fracture numérique entre « connectés » et laissés-pour compte de la société mondiale de l’information), de la fracture scientifique, de la fracture éducative, ou des fractures culturelles (sans oublier les fractures qui affectent certains types de publics comme les jeunes et les personnes âgées, les femmes, les minorités, les migrants ou les handicapés) ».

 

Mais la fracture  la plus grave est la fracture cognitive car séparant ceux « qui ont accès au savoir et participent au partage du savoir, et les autres, les laissés-pour-compte des sociétés du savoir ».

 

Le risque d’une spécialisation du monde qui conduirait à sa division en deux « civilisations » cognitives (l’une reposant sur la production du savoir, et l’autre sur sa consommation ou sa mise en pratique) est, pour l’UNESCO, « l’un des principaux écueils qu’il importe d’éviter dans les sociétés du savoir du XXIe siècle ».

 

Le rapport est clair à ce propos : « sans la promotion d’une nouvelle éthique du savoir fondée sur le partage et la coopération, la tendance des pays les plus avancés à capitaliser leur avance ne pourra que conduire à priver les plus pauvres de ces biens cognitifs premiers que sont, par exemple, les nouveaux savoirs médicaux et agronomiques ou le matériel éducatif, et à créer un environnement particulièrement peu propice à l’apprenance. L’accès universel au savoir doit donc demeurer le pilier qui soutient la transition vers les sociétés du savoir ».

 

Par ailleurs, précisent les auteurs, « l’essor des sociétés du savoir pourrait bien ouvrir la voie à divers styles de démocratie plus participative, où les modalités d’interaction entre les différents acteurs auraient une influence déterminante, sans remettre en cause les modalités de désignation des législateurs et des dirigeants, dont la légitimité représentative reste le pilier des institutions démocratiques ».

 

 

Yahya El Yahyaoui

Rabat, 27 Juillet 2006