«Villes et territoires au Maghreb: Itinéraire d’une recherche»
Hénia Abdelhamid (Ss La direction), Institut de Recherche sur le Maghreb
Contemporain, 2000,
224 p.
1- Dans un texte introductif et fort synthétique
(«Villes et territoires au Maghreb: Mode d’articulation et formes de
représentation»), Abdelhamid Hénia, coordinateur de ce travail, précise que cet
ouvrage essaie essentiellement de questionner «la manière dont les configurations
sociopolitiques maghrébines se construisent et se tiennent… ». Autrement, «comment
se construisent des ensembles globaux et de quelle manière et pour quelles
raisons des hommes ou des groupements humains se lient entre eux, et forment
ensemble des groupes sociopolitiques spécifiques et dynamiques».
Le
travail a donc pour objectif de «rendre plus intelligible le fonctionnement des
divers espaces sociétaux composant les ensembles maghrébins», en prêtant «une attention
particulière aux dynamiques ayant transformé les sous-systèmes locaux, et aux
modalités de leur mise en relation au sein de configurations globales».
Or, aborder
une recherche sur le fonctionnement des ensembles maghrébins à partir d'une
problématique de l'articulation présupposait, affirme l’auteur, «la
détermination des interdépendances, des formes de médiation et des acteurs qui
se posent en médiateurs entre les individus, les groupes et les espaces
sociétaux composant une configuration sociale».
En même
temps, précise-t-il, «il nous apparaissait également que les réseaux d’alliances
de type politique, matrimonial et économique, les rapports d’allégeance, les
formes institutionnelles de médiation et le travail des acteurs, tels que les
notables locaux, les marabouts, les oulémas et les nouvelles élites politiques,
assuraient un rôle important dans l’aménagement des rapports impliquant les
espaces sociétaux et les territoires».
Le
Maghreb a connu, tout au long de son histoire, note l’auteur, «des phases
contrastées, successivement marquées par des déséquilibres et des luttes
dévastatrices, puis par une stabilité et un relatif épanouissement, enfin par
une expansion européenne traumatisante, une colonisation restructurante ayant
généré des mouvements nationaux
salvateurs».
D’où
l’intérêt qu’il faudrait porter à la production sociale des territoires, à l'organisation
matérielle et humaine des espaces, aux mises en contact par les relations
d'interdépendance et les réseaux, et aux conflits en tant que champ de
régulation des systèmes englobants.
2- Penser à la fois la continuité et le
changement dans l’articulation villes et territoires au Maghreb, «c’est donner
une dimension dynamique à cette articulation, en étudiant ses mécanismes avec
ceux de leur régulation». Penser l’articulation en termes de régulation, c’est
voir «comment les excès, les conflits, les rébellions, les dissidences sont
résorbées, c’est aussi permettre de saisir comment le consensus se reconstruit
et le jeu social se poursuit. D’où le recours à des notions comme l’adaptation,
le réajustement, l’équilibre des forces, l’équilibre des tensions, la
convention, l’accord, le compromis».
En effet,
toute société sécrète ses propres conflits et organise, dans le même temps,
leur gestion pour reproduire sa cohésion. De là la double logique qui marque
toute configuration sociale: celle de la permanence des conflits et des tensions
internes, et celle de l’impératif de cohésion. «Les contestations qui se trouvent
à l’origine des conflits, révèlent des volontés de réajustement, et constituent
de ce fait des champs d’investigation pour appréhender les changements qui
s’opèrent ou qui se dessinent dans un système social».
Par
conséquent, l’intérêt de l’étude des conflits connus au Maghreb dépasse le
simple point de vue historique ou politique, «dès lors qu’on cherche à
comprendre comment, par les conflits, une société reproduit son unité, même si
l’ordre social s’y trouve remodelé». Tout l’enjeu ici est un enjeu de médiation (entre
individus et entre groupes), dont certaines sont plus chargées politiquement,
et d'autres ont un caractère plus religieux.
La distance
à une médiation ou à un médiateur n'est pas, à ce niveau, forcement spatiale, géographique,
elle est aussi symbolique, et on ne peut s’empêcher de se demander si l'État
contemporain n'est pas distant alors que, physiquement, il ne l'est pas et qu’il
est strictement territorialisé. La place et le rôle des notables sont ici de
taille.
3- Considérés comme hommes d'influence,
les notables sont incontestablement des détenteurs d'un pouvoir local. Ils se
définissent en premier lieu par des pratiques sociales, culturelles et
politiques inscrites dans la localité. C'est en effet «à l'échelle de cadres
territoriaux réduits ou périphériques que s'affirme leur leadership, quand bien
même ces notables pourraient parfois prétendre faire partie des catégories
socioéconomiques et culturelles dominantes à l'échelle de la société globale».
L’idée de
la gouvernance des configurations sociopolitiques (urbaines et communautaires
d’une manière générale) par le biais des réseaux locaux de notabilité permet de
mieux comprendre les dynamiques politiques dont ces configurations sont l’enjeu
et le terrain.
Qu'est-ce
qu'un notable? S’interrogent les auteurs de l’ouvrage.
Le
notable est «tantôt un homme de religion, tantôt le chef d'une grande famille,
un élu ou un caïd, un propriétaire terrien, un responsable de parti, un
entrepreneur».
La notabilité
apparaît comme une construction sociale mouvante. Dans l'histoire maghrébine en
particulier, il est possible de dégager «des cycles au cours desquels les
critères légitimes de la notabilité sont régulièrement redéfinis par les
acteurs sociaux».
Trois
éléments semblent nécessaires pour qu’émerge un pouvoir notabiliaire: une
solide assise socioéconomique, le contrôle d'un territoire et enfin le
développement d'un réseau d'influence.
«Le notable
est l'homme d'une famille», d'une grande famille bien sûr. C'est là une
constante dans l'histoire des notabilités dans le Maghreb. La richesse «confère
à la famille un statut privilégié, une position dominante dans la
hiérarchie sociale, et des moyens pour agir sur le tissu social de la
collectivité».
La base
socioéconomique confère, par son ancienneté au notable les moyens de marquer
durablement les rapports sociaux de son entourage. «Pour dominer son
territoire, il mobilise les ressources et construit son image de médiateur et
d’intercesseur».
Par
conséquent, la domination d'un territoire signifie d'abord l'inscription
spatiale des intérêts économiques du notable dans le territoire qu'il contrôle.
Un notable est celui qui «fait» sa localité au sens économique. Elle signifie
également la capacité du notable à pouvoir articuler ses intérêts avec ceux
qu'il défend. «La maîtrise d'un territoire signifie avant tout la structuration
d'un champ d'intérêts dont le notable devient le point d'articulation. Cette
capacité est le produit d'une dynamique sociale, et se construit dans le temps.
La notabilité est donc le produit d'une lente maturation sociale. Le plus
souvent cet office est héréditaire, et l'on peut parler à cet égard de dynastie
notabiliaire au Maghreb».
Pour
contrôler son territoire, le notable tisse un réseau d'alliances familiales,
claniques, maraboutiques, politiques... De ce fait, «si le notable est l'homme
d'un lieu, il est également et surtout l'homme d'un réseau. La notion de réseau
est fondamentale. Il indique que le notable n'est jamais un individu isolé,
mais plutôt un acteur capable de mobiliser d'autres acteurs, pour obtenir des
résultats qui contribuent à renforcer son image de médiateur et de bienfaiteur
dans la collectivité».
Le notable
ne devient acteur qu'en vertu de ses qualités acquises (l'appartenance locale),
mais aussi «de compétences qui le rendent apte à mobiliser les ressources de l'État
(sous forme d'aides, de subventions, de modèles de développement, de facilités
et dégrèvements fiscaux) en faveur de sa région d'origine».
Le
notable est un agent d'intégration entre le local et l'État central. Il permet
à des systèmes administratifs faiblement structurés d'avoir une prise sur des
communautés locales. Le recours au notable «assure une espèce d'administration
indirecte, qui permet de réaliser une économie de moyen».
Actuellement
avec la construction du nouvel État maghrébin «hégémonique» et «totalisant»,
centralisé et centralisateur, le rôle de la médiation notabiliaire n'a pas
disparu. Bien au contraire, «l'action du notable va se situer à l'intersection
des appareils bureaucratiques et des sociétés locales, pour adapter et ajuster
les normes et les programmes généraux du centre aux spécificités régionales».
La
notabilité renvoie à l'exercice d'un pouvoir politique, qui présente la caractéristique
essentielle de se situer dans un entre-deux, «exerçant une fonction
d'intermédiation entre des territoires, des pouvoirs territorialisés: un
territoire global (englobant), un centre (État-nation, Empire), des territoires
locaux (englobés), des communautés locales territorialisées, des collectivités territoriales».
La
maîtrise d'un territoire signifie donc la
structuration d'un champ d'intérêts dont le notable devient le point d'articulation.
Le
pouvoir du notable est d'abord le pouvoir de territorialiser, c'est à- dire «d'entretenir l'idée et la forme du territoire,
sa cohésion et son esprit. C’est le pouvoir de le
désigner, de le distinguer, de produire du sens, pour mobiliser
des forces endogènes autour d'un même sentiment d'appartenance. C’est aussi le
pouvoir pour attirer, des acteurs extérieurs aux yeux desquels il s'agira de monumentaliser le territoire, afin de les
amener à reconnaître son identité, à respecter sa
spécificité, à croire également en sa force et en ses
valeurs».
4- Toute territorialisation implique une certaine
hiérarchie des allégeances. Celles-ci prennent au Maghreb des formes multiples,
et se retrouvent à tous les niveaux de la hiérarchie sociale.
C’est au
niveau des institutions et des pratiques (anciennes et nouvelles) de légitimation
du pouvoir que «nous pouvons appréhender la manière dont se reproduisent les
instances de l’exercice du pouvoir, la hiérarchie des allégeances, et partant le
consensus social».
Le
pouvoir au Maghreb repose sur un continuel processus d’appropriation de
symboles (de type religieux ou profane) qui «fait des institutions exerçant le pouvoir
suprême le lieu où se cristallise le consensus social».
Par
ailleurs, les rapports d'allégeance naissent, se développent et se redéploient
selon des logiques territoriales: «le projet de conquête d'un territoire
nouveau, la défense d'un territoire acquis, la fusion de territoires
anciennement distincts, ou tout simplement l'aménagement d'un territoire en
cours de développement, sont à l'origine des rapports d'allégeance. C'est en ce
cens que l'on peut dire que l'allégeance renvoie d'abord à des enjeux
territoriaux de conquête ou de reconquête, de conservation, de sécession, d'extension...etc».
C’est
dire que si les allégeances au Maghreb «donnent un sens aux relations
d’interdépendance en les justifiant, celles-ci assurent à leur tour la
reproduction de la territorialisation des espaces politiques, économiques et
sociétaux».
Yahya El Yahyaoui
Rabat, 7 Février
2008.