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« Les transformations géopolitiques dans la région MENA : Les dynamiques structurantes »

Ammor. F. M, Institut Européen de la Méditerranée, 2015, 42 p.

Depuis 2011, dans la quasi-totalité des pays arabes, « les protestations de masse mettant fin à l’idée tant répandue de l’exceptionnalisme arabe se sont soldées, à la surprise de tous, par la chute de 4 dictateurs (Tunisie, Égypte, Libye et Yémen) et par la précipitation des réformes politiques dans bon nombre de pays de la région. Ces changements, dans leur réalisation précipitée et improvisée, sans véritable programme ni stratégie, n’ont pas abouti à de réelles transformations des régimes en place. Pis encore, dans certains cas, on a assisté à l’exaspération de luttes intestines, l’apparition d’entités inédites (État Islamique) et à de véritables implosions (Libye, Syrie) ».

Ce qui est visé par les nouveaux acteurs du printemps arabe est pour l’auteur, moins la prise de pouvoir qu’une autre vision du politique et des rapports de pouvoirs. Les revendications se situent davantage « sur le terrain de la vie quotidienne et de la culture, de l’identité, ce qui explique parfaitement le caractère diffus et fragmentaire de ce mouvement et de ses revendications ».

C’est la raison pour laquelle, une importante déception n’a cessé de gagner de larges pans de population qui ont vu le « printemps » se muer en un « hiver » insupportable. Ce qui amène certains à douter de la genèse de cette dynamique (interne/externe) qui a secoué une bonne partie du monde arabe.

Le paradoxe note l’auteur, est que la région MENA vit une sorte de schizophrénie, « un passé glorieux et rayonnant et une réalité prégnante maussade et déprimante ».

Il y a à relever trois principaux déterminants, explicatifs en dernier ressort, de l’état de léthargie sinon d’explosion manifeste et latente que vit la région MENA :

Un : la manne pétrolière, qui, à la fois, « génère des revenus colossaux, destinés en grande partie à l’achat d’armes, et profite peu aux populations bénéficiaires, faisant de cette région le théâtre d’intérêt particulier soutenu par des acteurs externes »,

 Deux : L’échec des processus de modernisation dans les pays de la région « a obligé une bonne partie de la population, et même de l’intelligentsia locale, à des replis identitaires, plus ou moins radicaux »,

Trois : Le tout sur le fond d’un conflit « dont l’usage politique va de l’instrumentalisation à des réalités têtues (la guerre inégale entre Israël et Palestiniens) ».

Ces trois composantes se chevauchent, se superposent, s’entrecroisent, se neutralisent, au gré des enjeux et des rapports de force entre les acteurs externes et entre les velléités des forces locales et régionales en présence.

Ainsi, le pétrole et la rente pétrolière par exemple, ont pendant longtemps été vus comme une manne « céleste » et une bénédiction de Dieu. Cependant, « l’on commence juste à percevoir le rôle dévastateur qu’a joué la rente pétrolière dans la plupart des systèmes économiques de la région. A cause de la rente pétrolière, des dysfonctionnements économiques sont induits dans cette région. Elle altère fondamentalement, à de rares exceptions près, la relation entre les sphères politique et économique ».

En effet, l’Etat rentier, dans la mesure où il dispose d’importants revenus budgétaires « ne sent pas l’obligation de mettre en place des réformes économiques et surtout un véritable système fiscal à même d’entraîner le recours au compromis avec les différentes couches sociales. Cet Etat n’a rien à demander à ces dernières dans la mesure où il jouit d’une certaine autonomie à leur égard. Mieux encore, il est capable de redistribuer une partie de cette rente afin de réduire les revendications sociale et politique (Algérie, lors du printemps arabe en 2012 où on a parlé de redistribution politique). Parallèlement, se développe un certain clientélisme où la logique politique prend le dessus sur l’économique ».

Cette situation rend difficile la mise en place d’une véritable politique économique basée sur une révision du système fiscal et bancaire. « La forte dépendance des pays pétroliers de la région de leurs exportations entraîne régulièrement, en vertu des fluctuations du marché pétrolier international, une instabilité macro-économique ». Le développement d’une véritable classe d’entrepreneurs nationale a du mal à émerger « tant l’économie est protégée, et tant les rentes de situation sont courantes. Parallèlement au développement des modes de consommation en porte-à-faux par rapport aux réalités locales, il y a une course effrénée derrière des technologies importées. Pis encore, ce mode de développement rentier est incapable de créer un nombre d’emplois en concordance avec la progression démographique de ces pays et sa population active ». D’où souvent des frustrations d’une jeunesse en quête d’emplois difficilement maîtrisables par les pouvoirs publics.

Par ailleurs, la région MENA représente un marché juteux pour les principaux fournisseurs mondiaux d’armes. De ce fait, « il est aisé de comprendre deux préoccupations : maintenir une tension dans la région et essayer de grignoter une part toujours plus importante de ce marché en évolution constante. La part du Moyen-Orient (en %) dans les exportations des 10 plus grands fournisseurs d’armement oscille entre 50 % pour la France à 8 % pour la Russie en passant par 32 % pour les États-Unis, 31 % pour la Chine, 24 % pour l’Ukraine, 6 % pour le Royaume-Uni, 5 % pour la Hollande et 4 % pour l’Allemagne ».

Parmi les principaux pays fournisseurs d’armement du Moyen-Orient, les États-Unis se trouvent en tête avec plus de la moitié (52,5 %), vient ensuite l’Union Européenne avec 29 %, la Russie se trouve bien loin derrière avec 10 %, la Chine avec 3 %, divers autres avec 5,5 %.

Israël est vu de ce fait, comme un allié de taille dans une région riche en pétrole. Plus que cela il est vu comme jouissant d’une « solide assise morale et culturelle » avec ce devoir historique de protéger le « peuple juif ». Les velléités d’hégémonie de l’État d’Israël dans la région sont clairement affichées par ses responsables politiques avec, plus ou moins, de véhémence.

En plus de sa supériorité militaire, « Israël reçoit régulièrement des aides militaires de la part des Etats-Unis et ce, depuis 1976. Il est le principal destinataire de l’aide américaine depuis la seconde guerre mondiale. Le total de cette aide dépasse 200 milliards de dollars. Il utilise plus de 25% de cette aide dans le soutien de son industrie militaire en plus de la fourniture des technologies les plus récentes relatives au système d’intelligence informatique et informationnel. Il est pratiquement le seul pays à ne pas avoir de compte à rendre quant à la manière avec laquelle il fait usage de cette aide ».

L’autre composante qui attise la violence et les rivalités politiques et identitaires dans l’espace MENA n’est autre que « la crise de modernité qui continue à plomber la progression de cette région, rendant difficile la réalisation d’un espace de paix et de stabilité ». La modernité se réfère, ici au « mode de reproduction sociale basé sur le questionnement critique des traditions et des cultures prégnantes et l’adhésion aux mécanismes de régulation où l’individu n’est plus vu comme sujet par les pouvoirs en place, mais comme citoyen à part entière avec la possibilité de choisir ses gouvernants et ses programmes politiques dans un cadre institutionnel et politique volontairement et librement choisi ».

La crise de la modernité dans cette région est bicéphale : « elle est la résultante d’une gouvernance défaillante des régimes politiques qui laissent peu de place aux opinions publiques et à la diversité des subcultures, mais en même temps, elle est attisée par le comportement d’un Occident obnubilé par ses propres intérêts mettant très souvent à l’index les sacro-saints principes de démocratie, des droits de l’homme et de la justice sociale ».

L’incapacité des pays occidentaux à être conséquents et à être justes à l’égard de la question palestinienne participe grandement à l’exacerbation des contradictions dans la région. « L’impunité dont jouit l’Etat d’Israël dans ses agissements à l’égard du peuple palestinien concourt à la radicalisation d’une bonne partie de la population arabo-musulmane qui sent, ontologiquement, ce hiatus entre le déclaratoire de l’Occident et de ses émules internes et externes et la réalité scénique des intérêts en jeu ».

Cet état de fait approfondit « la polarisation et la fragmentation des sociétés de la région entre des pouvoirs politiques et leur cercle clientéliste, d’un côté, et le reste de la population qui ne trouve refuge que dans certaines idéologies consolatrices, voire meurtrières, de l’autre côté. Les différenciations sociales criantes, la pauvreté, un taux d’analphabétisme important, les perspectives obscures des populations jeunes montantes, est un compost propice à des situations miteuses. Ce sont ces problèmes qui mitonnent des réponses traditionnelles à la question de la modernité ».

Quelles pistes d’avenir et quelles propositions pour sortir de cet état de déliquescence dans lequel la région MENA semble être empêtrée ?

Il s’avère, note l’auteur, que la résolution du conflit israélo-palestinien est une des priorités dans l’espace euro-méditerranéen. Au haut de l’agenda se trouve aussi « l’instauration des fondements de la démocratisation de la région et ce, pour une meilleure stabilité de la région en termes de respect des particularités socio-culturelles (Islam politique). La révolution axiologique passe par le respect des particularités locales avec, toutefois, plus d’implication et plus de conséquence des acteurs externes et plus de sécurité humaine ».

Autrement dit, « l’aspiration à une vie meilleure, à la gouvernance démocratique, à la dignité, au respect des droits de l’homme est quelque chose qui est à l’ordre du jour dans les sociétés arabes et musulmanes. Dans cette veine, il n’y a pas d’exceptionnalisme arabe. Il est grand temps de mettre un terme à cette façon irréaliste de voir les choses dans cette partie du monde ».

 

Rubrique « Lu Pour Vous »

9 avril 2026

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