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« Think tanks : laboratoires d’influence »

Verheecke. L, ODM, Paris, mai 2023, 32 p.

Le « marché des idées » n’est pas égalitaire, encore moins ouvert. Le monde des think tanks est, note ce rapport concis, « profondément biaisé en faveur des acteurs disposant des moyens financiers les plus conséquents, à savoir les grandes entreprises ».

Les politiques de financement et de recrutement des think tanks et les liens privilégiés noués aussi bien avec les grands groupes qu’avec les responsables politiques « en font des viviers de conflits d’intérêts. Les liens d’intérêts sont rarement explicités comme tels, alors que les personnalités de think tanks sont cesse appelées à s’exprimer dans les médias ou dans des événements publics. Cette influence est d’autant plus efficace qu’elle se cache derrière une apparence d’objectivité intellectuelle et de recherche de l’intérêt général ».

Les think tanks, à travers les événements publics ou privés qu’ils organisent et directement à travers la composition de leurs organes de gouvernance, sont aussi « des lieux d’entre-soi entre dirigeants publics et privés, ces derniers bénéficiant ainsi d’un accès privilégié aux décideurs ».

Les think tanks sont « des organisations à but non lucratif dédiées à la recherche et à la production d’analyses et d’idées, ainsi qu’à leur diffusion à travers l’organisation d’événements et d’interventions dans le débat public et médiatique. On peut distinguer pour le cas de la France par exemple: les fondations politiques, telle que la fondation Jean Jaurès, historiquement proche du parti socialiste, les fondations indépendantes des partis politiques, comme l’Institut Montaigne ou la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol), l’Institut Jacques Delors et le Groupe d’études géopolitiques (GEG), l’Institut français des relations internationales (IFRI), l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) et la Fondation de recherche stratégique (FRS).

Le terme « think tank » a été inventé par la Rand Corporation, un think tank fondé en 1948 par une entreprise aéronautique pour conseiller l’armée américaine. Ce think tank est « derrière la stratégie nucléaire des États-Unis sous Ronald Reagan, notamment l’initiative de défense stratégique dont le but était de pousser l’Union soviétique dans une course à l’armement qu’elle ne pouvait pas gagner ».

Les think tanks vont se développer aux États-Unis après la Seconde guerre mondiale puis en Europe, avec pour objectif pour la majorité d’entre eux, de «  propager les idées néolibérales, en contournant l’université et ses chercheurs jugés trop à gauche ».

Aux États-Unis toujours, la Société du Mont-Pèlerin (SMP), créée en 1947 à l’initiative de Friedrich Hayek, grand théoricien du néolibéralisme qui voulait réduire le rôle de l’État au profit du marché, s’attelle rapidement à construire un réseau de think tanks. Le but est simple : « disséminer ses idées auprès des politiques sous forme d’expertise prête à l’usage pour gagner la bataille culturelle puis reconquérir le pouvoir ».

Les think tanks ne se contentent pas de produire de l’analyse et de l’expertise. Ils constituent également des « véhicules d’influence et de transmission d’idées aux politiques. L’ascension du néolibéralisme coïncide avec la place de plus en plus grandissante prise par les acteurs non-étatiques (dont les entreprises) dans les processus de décision publique. Les think tanks en particulier, et l’ensemble des acteurs de la société civile de façon plus générale, entendent participer au débat politique et peser sur les politiques publiques ».

Parallèlement à cela, la réduction du rôle et des ressources de l’État, conséquences du néolibéralisme, va entraîner « un manque de moyens pour disposer d’une expertise variée et de qualité dans les cabinets ministériels et au sein de la haute fonction publique. Un manque que les think tanks viendront partiellement combler, de même que d’autres acteurs comme les cabinets de consultants type McKinsey. Les think tanks sont donc la manifestation d’une libéralisation du marché des idées politiques ».

Et comme dans tout marché, ce sont l’argent et les ressources qui comptent quand il s’agit de peser réellement sur les décisions. : « derrière une façade faussement égalitaire d’objectivité, ce marché est fortement biaisé en faveur des milieux d’affaires, qui s’y sont intéressé plus tôt et avec plus de moyens, et les autres acteurs peinent à y faire entendre leur voix ».

Sur les 14 membres du comité directeur de l’Institut Montaigne par exemple, 8 ont passé une partie parfois importante de leur carrière dans la haute fonction publique ou dans d’autres institutions publiques. C’est une nouvelle illustration de la prégnance du phénomène des « portes tournantes » entre public et privé.

L’IFRI, la FRS et l’IRIS, trois think tanks spécialisés en géopolitique, offrent aussi des exemples frappants de proximité entre les think tanks, les entreprises et les décideurs politiques. Tous trois sont financés par des entreprises et reçoivent des subventions du gouvernement français. Ils étaient notamment en 2020 les principaux bénéficiaires des études de la DGRIS (Direction générale des relations internationales et de la stratégie du Ministère de l’Armée).

Les think tanks sont en somme, des acteurs de lobbying, « cherchant à influencer la vie politique et publique en organisant des événements, en publiant des rapports et des propositions de loi, en intervenant dans les médias, les universités et les lycées ». Ces instruments d’influence sont d’autant plus intéressants pour les entreprises qu’ils « permettent de faire passer certains messages et cadrer le débat de manière conforme à leurs intérêts tout en maintenant une apparence de neutralité et d’expertise ».

 

Rubrique « Lu Pour Vous »

31 juillet 2025

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