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« Migrations et Union européenne : vers une nouvelle vision des politiques migratoires »

Occansey. K, Sivignon. F, Conseil économique, social et environnemental, Avis, Paris, mai 2023, 106 p.

Le phénomène migratoire pour les auteurs, est « partie intégrante de l’histoire de l’humanité depuis ses origines jusqu’à la période actuelle ». Et ajoutent : « les migrations ont, au fil des siècles, généré des transformations culturelles, économiques et sociales dans des phases successives d’internationalisation de nos sociétés. Les migrations sont cependant un domaine socialement et politiquement sensible. Le traitement opéré de ce sujet peut modifier nos représentations et en conséquence les réponses que l’on doit y apporter ».

Les migrations désignent «tout mouvement de personnes quittant leur lieu de résidence habituelle, soit à l’intérieur d’un même pays, soit par delà une frontière internationale».

Depuis 2000, l’on constate une progression régulière du nombre de migrants au niveau mondial (+60% dans le monde selon l’ONU et +60% dans l’UE). De 2000 à 2020, l’Europe du sud a fait face à « une hausse de 181% du nombre de personnes migrantes contre seulement 12% pour l’Europe centrale et 58% pour l’Europe de l’Ouest. Cet accroissement s’explique notamment par la crise économique de 2007-2008 puis par le déroulement de plusieurs conflits (en Syrie, Somalie, Libye, Afghanistan ou actuellement en Ukraine) ».

En 2020, l’Europe et l’Asie (zones où le nombre de migrants internationaux a le plus augmenté) accueillaient, respectivement, 87 millions et 86 millions de migrants internationaux, représentant 61 % de la population mondiale totale de migrants. L’Europe, zone de prospérité économique, de droits sociaux et politiques, de stabilité démocratique, elle représente aux yeux de nombreux migrants une terre d’asile et d’accueil privilégiée.

Un Etat comme l’Allemagne, quatrième puissance économique mondiale, dispose de certaines facilités pour intégrer une immigration plus importante, en comparaison avec d’autres Etats européens beaucoup plus démunis, notamment lorsqu’ils agissent seuls, face à de tels défis (Grèce).

Bien que difficilement quantifiable, les flux d’immigration illégale sont estimés en hausse constante depuis près de dix ans. En 2022, Frontex, l’Agence européenne de garde-frontière et de garde-côtes, a signalé 330 000 entrées irrégulières sur le territoire de l’Union européenne. Face à ces événements, les Etats européens se retrouvent confrontés à leurs obligations internationales d’accueil, comme celles de « la Convention de Genève de 1951 qui énonce les droits des réfugiés et des personnes déracinées, ainsi que les obligations juridiques des États pour assurer leur protection ».

Au niveau de l’UE, les européens « surestiment largement la part des immigrés non européens ». Ils évaluent leur proportion dans la population européenne à 16,7%, alors qu’elle est de 7,2%, soit deux fois moindre. Ce décalage de perception est très marqué dans certains pays de l’UE comme l’Italie, le Portugal ou l’Espagne. Les Français estiment par exemple, la part d’immigrés non européens à 18.1% de la population française alors que, dans la réalité, elle s’élève à 8.9%.

La question du coût de l’immigration est clivante au sein des pays d’accueil et souvent complexe à appréhender. Le sujet des effets sur le marché du travail est lui-même assez complexe et crispant. L’enquête «Fractures françaises » montre que « seulement 38 % des Français estiment que l’immigration est une nécessité afin de répondre aux besoins de main-d’œuvre de l’économie ». Pourtant, bien qu’un débat existe sur ce sujet entre économistes, de nombreuses études tendent à montrer que les effets de l’immigration sur le marché du travail sont globalement positifs, du moins sur le long terme.

Sur la décennie 2006-2016, la quasi-totalité de l’accroissement de la force de travail en Europe était liée à l’arrivée des personnes migrantes. En effet, en raison d’une démographie peu dynamique au sein de l’UE, la population en âge d’exercer une activité diminuerait dans de nombreux pays européens et resterait stable dans d’autres. Les migrations jouent aussi un rôle particulièrement important aux deux extrémités du marché du travail (emploi qualifié et non qualifié).

L’OCDE a ainsi constaté une progression des individus qualifiés au sein de l’immigration (39 % des immigrés récemment arrivés au sein de l’UE étaient diplômés de l’enseignement supérieur), en corrélation avec le nombre important d’étudiants accueillis au sein de l’UE (2,6 millions d’étudiants en mobilité entrante, soit la première zone d’accueil dans le monde).

Cette immigration qualifiée est un « visa pour la croissance  et influence les Etats d’accueil en matière d’innovation, d’entreprenariat et d’insertion. En effet l’immigration qualifiée permet de bénéficier de l’effet réseau des diasporas, de transférer des savoirs productifs ou encore de favoriser la coopération financière ». L’apport des travailleurs immigrés est également important dans les secteurs de faible qualification. Les migrations permettent de répondre aux besoins de main d’oeuvre de certains secteurs en déclin jugés peu attractifs pour les personnes non-immigrées en recherche d’emploi (32 % des entrées dans ces secteurs concernent des immigrés).

Les immigrés sont sur-représentés au sein de certains secteurs d’activité de faible qualification. A titre d’exemple, « près de quatre employés de maison sur dix, soit 38,8 %), sont des femmes immigrées, une proportion quatre fois plus élevée que la part des immigrés dans la population française ». De manière générale, en 2021, environ 30 % des emplois peu qualifiés sont occupés par des immigrés dans l’UE, ce taux pouvant dépasser 50 % en Allemagne.

De l’autre côté cette fois-ci. En Tunisie par exemple, selon un rapport de l’Institut National Statistique, 39000 ingénieurs et 3300 médecins ont quitté le pays, la plupart pour des pays de l’UE, entre 2015 et 2020. Ces chiffres illustrent également « un certain paradoxe de nos sociétés quant à l’immigration, tantôt bien acceptée car utile pour certains secteurs, tantôt rejetée, car considérée comme problématique pour les Etats d’accueil ».

Au-delà du domaine économique, les auteurs notent que les apports de l’immigration sont plus souvent immatériels. « Les échanges favorisent un enrichissement culturel mutuel et stimulent l’innovation et la créativité des sociétés. Bien que l’émigration puisse priver les Etats d’origine de compétences et de main d’oeuvre, l’apport financier des personnes migrantes est aussi essentiel à leurs Etats d’origine (en contribuant à leur développement) ». C’est que la présence de migrants est source d’innovation pour les Etats d’accueil. Leur rôle est aussi crucial dans la création d’entreprises. Si l’on étudie par exemple les chiffres des Etats-Unis, on constate que 36 % des nouvelles entreprises créées comportent au moins un immigré parmi les fondateurs, chiffre qui grimpe à 44% pour les entreprises de la Silicon Valley. De même, la diversité dans les équipes est source de productivité et génère des complémentarités productives.

Rubrique « Lu Pour Vous »

29 janvier 2026

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