Hoffman. E, Golliot. A, Rapport, Sénat, Paris, septembre 2025, 407 p.
L’intelligence artificielle ne se résume pas à l’exécution mécanique d’instructions. Elle possède « des capacités d’analyse et d’adaptation qui vont bien au-delà des programmes informatiques. Et de fait, ainsi que ChatGPT et Deepseek en apportent la preuve de manière spectaculaire au plan technique, elle ouvre la voie à l’émergence de technologies fondées sur une exploitation inédite des données et susceptibles de doter des programmes et des machines de capacités analogues aux fonctions cognitives humaines sur le plan de l’apprentissage, du raisonnement, de la résolution de problèmes, de la perception, voire de la prise de décision ».
Au sens juridique, un système d’IA correspond à « un système automatisé qui est conçu pour fonctionner à différents niveaux d’autonomie et peut faire preuve d’une capacité d’adaptation après son déploiement, et qui, pour des objectifs explicites ou implicites, déduit, à partir des entrées qu’il reçoit, la manière de générer des sorties telles que des prédictions, du contenu, des recommandations ou des décisions qui peuvent influencer les environnements physiques ou virtuels ».
Cette définition, à la fois technique et juridique, traduit « la spécificité d’une technologie qui n’est pas un simple outil, mais un ensemble de procédés appelés à transformer en profondeur les sociétés et les économies ».
L’IA doit par ailleurs, être envisagée à la fois comme une réalité scientifique et industrielle, un levier de compétitivité et d’innovation et un objet de régulation politique et juridique. Car, « la technologie fait émerger de nouveaux modèles économiques et recompose les équilibres dans des secteurs entiers de l’industrie aux services financiers, de la santé aux transports en passant par la défense. Certaines entreprises y trouvent déjà un levier décisif de compétitivité, tandis que d’autres accusent un retard préoccupant. Cette diffusion inégale de l’IA contribue à dessiner une nouvelle géographie économique, dont les effets méritent une attention particulière ».
La technologie peut ainsi contribuer à « relever des défis décisifs en matière de transition écologique, de compétitivité industrielle, de santé publique et de sécurité nationale, mais elle peut aussi fragiliser l’emploi, amplifier des dépendances et creuser de nouvelles fractures. C’est pourquoi la responsabilité des pouvoirs publics est double : protéger, tout en permettant d’innover ; encadrer, tout en favorisant la prise de risque ; réguler, tout en investissant ».
L’intelligence artificielle apparaît par là comme « une technologie stratégique, capable de modifier en profondeur l’organisation des entreprises, leurs produits et leurs modes de fonctionnement. Elle permet d’automatiser certaines tâches répétitives, d’appuyer le travail humain dans les fonctions les plus qualifiées et d’ouvrir de nouvelles perspectives d’innovation. A ce titre, elle constitue un levier important de compétitivité, dont l’impact pourrait être comparable à celui des grandes révolutions industrielles, invitant à repenser les bases mêmes de la croissance et de la productivité ».
C’est en ce sens que l’essor de l’intelligence artificielle ne constitue pas uniquement une avancée technologique. Il marque une rupture systémique dans les modes de production, d’organisation et d’innovation des entreprises : « longtemps cantonnée à des usages expérimentaux, l’IA s’impose désormais comme un facteur clé de transformation économique, en révolutionnant les chaînes de valeur, en accélérant les cycles d’innovation, et en ouvrant la voie à de nouveaux modèles d’affaires ».
Dans le domaine de la consommation, l’intelligence artificielle prédictive est aujourd’hui un « levier essentiel pour les entreprises souhaitant optimiser leur chaîne logistique et leurs stocks. Ces systèmes reposent sur des algorithmes de machine learning capables d’analyser de vastes historiques de ventes, de données saisonnières, comportementales ou environnementales afin de générer des prévisions de demande très précises ».
Carrefour par exemple, déploie des algorithmes prédictifs, pour optimiser ses prévisions de demande, réduire les ruptures et les pertes, ou encore optimiser ses stocks de manière proactive. L’optimisation des itinéraires de livraison, rendue possible par ces systèmes, contribue également à réduire les délais de livraison et les émissions de CO₂, tout en augmentant la satisfaction des clients.
Le secteur financier, en particulier la banque et l’assurance, se place quant à lui, à l’avant-garde de l’adoption de l’intelligence artificielle. « Alors que les entreprises de services financiers ont dépensé environ 35 milliards de dollars dans la mise en oeuvre de l’intelligence artificielle en 2023, cet investissement devrait plus que doubler pour atteindre 97 milliards de dollars d’ici 2027, soit le taux de croissance le plus rapide parmi toutes les grandes industries ».
Si le potentiel de l’IA est considérable pour la banque et l’assurance, ces secteurs doivent néanmoins relever plusieurs défis majeurs pour concrétiser pleinement ces gains. Un premier enjeu est « la conformité réglementaire et éthique: la finance est un domaine strictement régulé, et l’intégration d’algorithmes intelligents doit respecter des normes de transparence, d’équité et de protection des données. Un deuxième défi est d’ordre organisationnel et humain : exploiter l’IA à grande échelle nécessite une transformation culturelle et un renforcement massif des compétences des collaborateurs ».
Dans le domaine de la santé, l’intelligence artificielle connaît une croissance exponentielle à l’échelle mondiale. Selon les projections, « le marché global de l’IA médicale devrait passer d’environ 21,7 milliards de dollars en 2025 à plus de 110 milliards en 2030, soit un taux annuel de croissance proche de 38 % ».
Une étude de Philip’s Future Health Index indique que 63 % des professionnels de santé américains estiment que l’IA peut améliorer les soins, contre 48 % des patients, « ce qui reflète une confiance plus marquée du corps médical dans cette technologie par rapport au grand public ».
Les cas d’usages de l’IA existent aujourd’hui à toutes les étapes du parcours de soins : de la prévention et du dépistage précoce jusqu’au diagnostic, au traitement et au suivi des patients. « Les médecins utilisent par exemple des algorithmes pour détecter plus en amont des pathologies difficiles à diagnostiquer (maladies rares, lésions peu visibles...), ou pour anticiper des risques avant même l’apparition des symptômes. Dans le domaine du diagnostic, l’IA peut apporter une rapidité et une précision inédites : certaines applications d’analyse d’images médicales surpassent désormais l’humain en vitesse et en exactitude, par exemple pour interpréter des radiographies ou des scanners ».
Par ailleurs, l’intelligence artificielle est en passe de transformer en profondeur l’art de la guerre. Le conflit en Ukraine a illustré « le rôle critique de l’IA dans le renseignement, l’emploi de drones autonomes et la cyberguerre. Face à cela, une véritable course aux armements en IA s’est engagée entre les puissances : les États-Unis, la Chine et, dans une moindre mesure, la Russie, investissent massivement dans le développement de systèmes militaires autonomes, de capacités de surveillance renforcées, et d’outils d’aide à la décision ».
Les stratégies de défense américaines de 2018 et 2022 placent l’IA au cœur de la modernisation des armées, avec une intégration croissante dans des domaines tels que le renseignement, la logistique ou les opérations cyber. L’on estime que le « financement de l’innovation en matière de défense, dont une partie est consacrée à des projets d’intelligence artificielle, représentait 34 milliards de dollars du budget de sécurité nationale des États-Unis en 2022, soit environ 4 % du total. Les investissements non classifiés du Département de la Défense dans l’IA sont passés de légèrement plus de 600 millions de dollars en 2016 à environ 1,8 milliard de dollars en 2024, avec plus de 685 projets d’IA actifs actuellement en cours ».
La Chine, principal concurrent des États-Unis dans ce domaine, mise elle aussi sur l’IA pour atteindre son objectif de constitution d’une armée « de classe mondiale » d’ici 2050. « Son plan de développement de l’IA de 2017 et l’importance croissante accordée à l’autonomie des systèmes militaires, montrent une volonté claire de rivaliser avec les capacités américaines ». Des analyses suggèrent que l’Armée populaire de libération (APL) « investit massivement dans l’intelligence artificielle, avec des montants qui pourraient égaler voire dépasser les dépenses du Département de la Défense des États-Unis ».
La Russie, quant à elle, accuse un retard technologique, mais cherche à le combler via une stratégie nationale de l’IA et un plan militaire décennal. Elle mise sur « l’autonomisation partielle de son matériel militaire (à hauteur de 30 %) d’ici fin 2025, notamment dans le contexte de la guerre en Ukraine qui accélère l’intégration de technologies d’IA sur le champ de bataille ».
L’Union européenne reconnaît de plus en plus l’intelligence artificielle comme un levier stratégique de puissance, tant sur les plans économiques que militaire, dans un contexte de montée en puissance des rivalités géopolitiques. Cette prise de conscience s’inscrit dans « la volonté affirmée de renforcer l’autonomie stratégique et la souveraineté technologique de l’Europe, comme l’illustrent la Boussole stratégique adoptée en 2022 et la stratégie industrielle de défense de mars 2024. L’UE développe une approche intégrée fondée sur le renforcement de la base industrielle et technologique de défense européenne (BITDE), en créant des synergies entre innovation civile et militaire, notamment dans les technologies duales ».
Toutefois, malgré des avancées notables, les moyens alloués restent inférieurs à ceux de ses concurrents : « l’ensemble des États membres consacre 14,4 milliards d’euros par an à la R&D militaire, contre 130 milliards aux États-Unis. Les efforts européens souffrent encore de fragmentation, d’une faible coordination et d’une concentration excessive des dépenses sur quelques États ».
Le rapport note d’un autre côté, que « l’essor de l’IA de défense s’accompagne de défis éthiques et géopolitiques majeurs. L’utilisation d’algorithmes dans des systèmes d’armes pose la question de la responsabilité, de la conformité au droit international humanitaire et du risque d’escalade incontrôlée si l’on réduit la supervision humaine. Les approches divergent : les États-Unis privilégient des lignes directrices souples favorables à l’innovation, tandis que l’Europe promeut une approche plus centrée sur l’humain, misant sur la fiabilité et la gestion des risques ».
Rubrique « Lu Pour Vous »
12 mars 2026