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« Nouvelles technologies de l’information et de la communication, mondialisation et société de l’information : où en est le Tiers-Monde ? »

« Nouvelles technologies de l’information et de la communication, mondialisation et société de l’information : où en est le Tiers-Monde ? »

Yahya El Yahyaoui

Introduction

Quatre constatations s’imposent à nous, préalablement à toute réflexion sur les dynamiques technologique, économique et sociétale qui marquent cette fin de siècle, et sans nul doute, une grande partie du siècle prochain :

-La première constatation est relative à la consécration de plus en plus perceptible (je dirais de plus en plus «matérialisable») de ce qu’il est convenu d’appeler la révolution des technologies de l’information et de la communication, incontestablement portée par la révolution numérique et la convergence desdites technologies, sans cesse, accélérée par les incessantes alliances stratégiques et appuyée par les «incontournables» choix réglementaires et de politiques économiques (I).

-La deuxième constatation a trait à la montée en force de concepts nouveaux (de «virtualités» nouvelles disaient d’aucuns) se voulant significatifs de la nouvelle dynamique économique, commerciale, scientifique et culturelle engendrée par la révolution des nouvelles de l’information et de la communication : la mondialisation est sans conteste, de ces concepts dont le contenu est non seulement imprécis, et controversé de surcroît, mais aux connotations économicistes et uniformisatrices manifestes (II).

-La troisième constatation, découlant des deux premières, se rapporte à l’émergence de ce que le discours dominant appelle la «société de l’information » globale et planétaire, consécutivement à la révolution multimédia, à la mise en place des autoroutes électroniques, à la tendance à la généralisation de l’usage de l’Internet et, à terme, à la consécration de l’économie du savoir (III).

-La quatrième constatation renvoie à l’«adoption» mimétique, par les pays du Tiers-Monde, du discours véhiculé par les pays développés non seulement à propos de la révolution des technologies de l’information et de la communication et de la mondialisation, mais aussi et surtout quant aux promesses de la société d’information planétaire et de l’économie de connaissance et du savoir de demain (IV).

I- De la dynamique des technologies de l’information et de la communication : révolution numérique, alliances stratégiques et choix réglementaires

Il est presque incontestablement admis que les mutations technologiques ayant marqué le champ de l’information et de la communication, au cours des deux dernières décennies, n’ont été rendues possible que grâce à ce qu’il est convenu d’appeler, à juste titre d’ailleurs, la révolution numérique.

L’apport de cette révolution est présenté comme fondamental («paradigmatique» serons-nous tenté de dire) non seulement dans ses soubassements techniques (l’augmentation spectaculaire de la puissance des composants électroniques) et économiques (le coût desdits composants se divisant par deux tous les sept ans), mais aussi et surtout dans ses implications technologiques (convergence et à terme intégration des trois principales technologies de l’information et de la communication), stratégiques (alliances des acteurs faisant de l’une de ces technologies leur principale activité) et réglementaires (libéralisation des structures de marchés et démonopolisation des statuts des acteurs y ayant des positions hégémoniques ou y ayant adopté des comportements anti-concurrentiels).

1-1-La puissance du «phénomène numérique» dans le domaine de l’information et de la communication

La représentation numérique(1) de l’information a connu son premier essor, il y a plus de cinquante ans, avec le développement de l’informatique. L’information était facilement traitable; elle était aussi facilement transportable par les réseaux sous réserve de la définition de normes et standards. L’introduction de cette représentation dans les réseaux de télécommunications les a fait basculer d’une logique analogique à une logique numérique, les autocommutateurs devenant, de par la force des choses, de véritables ordinateurs pouvant traiter et transmettre de façon «intelligente» et simultanée la voix, la donnée et l’image.

Si les technologies informatiques ont connu, et de façon spectaculaire, un tel essor, les technologies des télécommunications ont fait, parallèlement à cela, des progrès prodigieux grâce à l ‘apparition de nouveaux supports comme les fibres optiques ou encore grâce au développement de l’industrie des logiciels(2) avec notamment l’apparition de systèmes encore plus performants de compression et de décompression(3).

En même temps, les technologies numériques ont multiplié, dans le domaine audiovisuel, les images dans le même espace en réduisant le volume des signaux numériques ; la compression des données par les technologies informatiques puis leur décryptage favorisant largement les possibilités de diffusion.

Aujourd’hui, la révolution numérique constitue un dénominateur commun, un point de convergence pour tous les services d’information et de communication : plusieurs journaux, revues et livres sont maintenant disponibles sous forme électronique (CD- ROM ou par réseaux) ; les enregistrements de musique sur CD-ROM ou de films sur vidéodisques sont tous en mode numérique ; l’usager doté d’un ordinateur peut, à volonté, numériser et dénumériser l’information et ainsi avoir accès à l’ensemble des services de communication dans un contexte intégré ; les technologies de communication par fibre optique(4) permettent de transmettre de l’information à une vitesse de 45 millions de bits par seconde sur un seul fil(5).

C’est dire, en somme, que grâce à la numérisation, les frontières entre les trois grands «réseaux» de l ‘information et de la communication (informatique, télécommunications et audiovisuel) tendent à s’éroder, le rapprochement et la convergence se consacrer et l’intégration, à terme, se consommer.

1-2-De la convergence vertueuse des trois technologies de l’information et de la communication

Si de nos jours, les territoires fonctionnels des trois grands réseaux sont encore relativement assez définis, c’est parce que jusqu’ici chacun des trois domaines procédait d’un métier pour lequel il a été crée, et chacun d’eux n’avait ni les forces ni les capacités de s’emparer du domaine de l’autre; les enjeux et les défis n’étant pas de même nature, ni les dynamiques intersectorielles de même portée ou de même intensité : «les phénoménaux développements des techniques de numérisation permettent, désormais, de transcrire de manière identique sous une forme informatique aisée à stocker et à traiter tous les types d’informations quelle qu’en soit la présentation, message sonore, texte écrit, image fixe et image animée. Cette unification des techniques de gestion du signe entraîne une tendance à l’effacement des frontières existant entre les infrastructures, les supports et les métiers de secteurs économiques jusqu’alors séparés : les télécommunications, l’audiovisuel et l’informatique»(6).

Cependant, la révolution numérique n’a pas seulement uniformisé le langage technologique des trois réseaux, leur permettant dialogue et interopérabilité, ou facilité les possibilités de passerelles entre eux; elle est surtout significative, à terme, de l’inévitable fusion entre le téléviseur, l’ordinateur et le câble ou les lignes téléphoniques. Autrement, un seul appareil pourrait remplacer tous les équipements et intervenants nécessaires pour offrir l’ensemble des services à moindre coût. A titre d’exemple, 80 % des coûts de production des journaux/revues vont à l’impression et à la distribution(7).

Il s’agit donc d’un appareil multimédia(8) qui unifie totalement, grâce à la numérisation, la représentation du texte, du son et de l’image et permet par conséquent le traitement, le stockage et la transmission de l’information sous toutes ses formes.

Toutefois, quoique le langage numérique est foncièrement sinon unificateur du moins permettant l’unification, il n’en reste pas moins que les trois grands réseaux demeurent intimement attachés à leur propre branche, se livrant à une vraie «guerre de position» à coup d’absorptions et de fusions, extraordinairement médiatisées par la presse comme étant des mouvements d’alliances stratégiques.

1-3-Alliances stratégiques ou «guerre de position» ?

Si les trois réseaux de l’information et de la communication ont réussi, grâce à la numérisation, à parler le même langage, les acteurs y opérant, ne cessent de «se livrer bataille» sur fond de trois logiques sinon contrastées, du moins juxtaposées :

-La première est une logique informatique; les opérateurs y agissant, considérant que leurs appareils peuvent se substituer ou intégrer les fonctions du téléviseur et du téléphone, ont l’intention de s’implanter sur leurs marchés respectifs : «les ordinateurs deviendraient alors le poste central du foyer, à moins que l’intelligence informatique ne se distribue au sein de chaque équipement».

-La seconde est la logique des fabricants de téléviseurs qui estiment, au contraire, que la télévision demeurera l’outil privilégié du spectacle familial et pourra amener le cinéma au foyer en y intégrant CD-I, CD-Vidéo et écran plat.

-La troisième logique est celle du téléphone qui mise sur sa mobilité bien que la floraison de normes de communication par radio incompatibles entre elles, limite la zone d’utilisation d’un même appareil.

L’on constate cependant, qu’au-delà de la mise au devant par chacun de sa logique intrinsèque, la réalité des faits montre l’accroissement phénoménal du nombre d’alliances(9) constituées par le jeu de fusions-absorptions ou de prises de participation(10) dans un marché de l’ordre de plusieurs centaines de milliards de dollars(11).

Il faudrait remarquer, par ailleurs, le caractère international très marqué de ces alliances, d’autant plus marqué qu’il a été largement épaulé par la (re)montée en force des idées libertariennes» des vertus de l’entreprise privée et du marché et par l’émergence d’un concept nouveau se voulant mobilisateur et « libérateur » : le concept de la mondialisation.

II- Mondialisation et économie de l’immatériel

Les deux dernières décennies restent incontestablement le principal repère des grandes mutations technologiques de cette fin de siècle. Elles attestent de la révolution numérique, de la convergence des technologies multimédias, mais aussi de la tendance au déplacement perceptible de la logique de création, de distribution et de consommation des biens et des richesses.

Si le concept de mondialisation s’est fondamentalement forgé dans la mouvance économique, technologique, culturelle et idéologique des années 80 et 90, c’est parce qu’il s’est voulu traduction de la nouvelle réalité marquée par une profonde dynamique technologique et une sérieuse remise en cause du corpus théorique qui régissait jusqu’alors le champ de l’économie politique et de la culture.

2-1- Du «concept» de la mondialisation(12)

Le «concept» de mondialisation est récent, son contenu encore flou, son champ analytique peu délimité et sa définition peu admise.

Toutefois, en englobant des termes (des concepts) voisins, tels que l’internationalisation ou la multinationalisation, le concept de mondialisation se veut la consécration théorique de ce profond « processus d’intensification des flux de personnes, de marchandises, de services, de capitaux, de technologie et simultanément d’expansion de ces flux à toute la planète ou presque.

Les échanges internationaux sont certes très anciens mais depuis quelques années, leur intensité, leur diversité, leur extension dans l’espace, sont devenues telles qu’on a utilisé un mot nouveau pour caractériser ce processus : la mondialisation»(13).

La globalisation, dont il est souvent question, n’en est que le prolongement puisqu’elle renvoie à une internationalisation de plus en plus complète des marchés de biens, de services et de facteurs de production, mais aussi à la réalité des firmes industrielles capables et contraintes de déployer des stratégies d’investissement, de production et de commercialisation à l’échelle du monde.

Si l’émergence du concept de mondialisation ne date que des années 80/90 et pas avant, c’est parce que les conditions permissives n’ont pu se réunir et prendre corps que durant cette période : la presque généralisation de l’économie de marché, l’ouverture de marchés jusqu’ici inaccessibles et les extraordinaires progrès accomplis dans le domaine des télécommunications, de l’informatique et de l’audiovisuel, transforment l’économie mondiale en un vaste réseau d’interdépendance d’échanges, de mouvements de biens et de flux financiers.

Deux conclusions majeures peuvent être dégagées en rapport avec notre problématique:

-La première est que si les technologies de l’information et de la communication ne cessent de se caractériser par leur caractère international marqué, elles n’en manquent pas moins de marquer et de consacrer la logique de la mondialisation : «les techniques modernes des télécommunications requièrent des approches mondiales parce qu ‘elles abolissent les frontières nationales et rendent les monopoles nationaux obsolètes. Les solutions bilatérales ou discriminatoires apportées aux problèmes commerciaux peuvent sembler attrayantes à court terme, mais n’obtiennent que des résultats décevants, leurs coûts politiques étant souvent très élevés»(14).

-La seconde, est qu’avec les nouvelles technologies de l’information et la communication, les acteurs «mondialisés» ne consacrent pas uniquement la logique d’échanges matériels mais aussi et surtout la logique de l’économie immatérielle et des biens symboliques.

2-2- Mondialisation et régression du capital matériel

Il est presque admis que l’économie/monde (l’économie/réseau diraient d’aucuns) est entrée dans une nouvelle phase de son histoire : mondialisée, instantanée mais aussi dématérialisée car la composante immatérielle s’accroît de plus en plus par rapport à la dimension matérielle prédominante jusqu’à tout récemment.

L’on considère, parallèlement à cela, que la valeur immatérielle (super symbolique au sens d’A.Toffler, noologique dans l’esprit d’E.Morin) déterminera certainement, au prochain millénaire, la valeur matérielle : tout comme le pouvoir déterminait la force au XIXè siècle et l’argent déterminait le pouvoir au XXè siècle; le pouvoir appartiendrait au savoir au XXIè siècle.

Autrement, en cette fin de siècle, la matière première a de moins en moins d’intérêt : «c’est la culture ajoutée, la dose de savoir incorporée dans les produits qui en fait la valeur, et qui en donne le sens. Ce savoir est souvent un savoir-faire, une compétence humaine matérialisable . Mais c’est aussi de plus en plus un savoir-faire immatériel, une conception de la finalité de l’objet, un système de valeurs qui détermine la valeur du sens»(15).

Si le phénomène de régression du capital matériel a été évoqué ici en rapport avec la problématique de la mondialisation, c’est pour indiquer trois données qui, nous semble-t-il, d’une importance capitale :

-La première est significative, sur le plan économique pur, du fossé sans cesse grandissant entre la sphère productive et la sphère financière : si la grandeur de 1200 à 1500 milliards de dollars véhiculés quotidiennement, de bout en bout de la planète, par les réseaux informatiques et des télécommunications, atteste des « sur-disponibilités » à l ‘échelle planétaire, les 2% seulement nécessaires au financement de l’économie mondiale sortent de ces réseaux/systèmes pour alimenter les appareils productifs : pour un dollar d’échanges réels, on compte 40 dollars de transactions financières.

-La seconde atteste, sur le plan technologique, de l’émergence d’une nouvelle économie dite économie des réseaux où la valeur ajoutée est concentrée entre les mains des grandes firmes transnationales et leurs filiales, interconnectées par des réseaux où l’information circule 24h/24 à la vitesse de la lumière : aujourd’hui, 20 sociétés ont un chiffre d’affaires qui dépasse le PIB de 80 Etats réunis.

-La troisième donnée a trait au fait que la mondialisation se veut concomitante d’une nouvelle dynamique culturelle fondée sur l’échange et l’«accès démocratique à l’information».

C’est selon cette optique, que l’Organisation Mondiale du Commerce présente la problématique culturelle à l’aube du XXIè siècle, les frontières n’étant plus des obstacles à la diffusion de la culture, du savoir et des connaissances; par conséquent les cultures ne peuvent que s’enrichir mutuellement.

Et c’est aussi en riposte à cette logique que le débat sur l’«exception culturelle» a «battu son plein» et continue de le faire.

Ce débat s’est d’autant plus fondamentalement revigoré que l’«entrée» dans la société de l’information s’annonce de plus en plus incessant.

III- De la «société d’information planétaire»

La révolution numérique, et en son sein celle des technologies de l’information et de la communication, ne s’est pas seulement limitée à renforcer la «planétarisation» de l’économie mondiale, ni à l’intégration des espaces périphériques les plus lointains (par le commerce et par la finance); mais a aussi et surtout développé de nouveaux instruments prenant appui sur cette révolution et se voulant « propagateurs » de l’économie du savoir et de la connaissance, «diffuseurs» des idées de liberté et de libération et «promoteurs» d’une nouvelle société axée sur le partage de l’information et l’accès démocratique aux « nouvelles sources du pouvoir » : les projets d’autoroutes électroniques et de société de l’information globale en constituent les innovations les plus spectaculaires, parce que probablement les plus médiatisés.

3-1- A propos des autoroutes électroniques

Il serait long, et certainement déplacé, de disserter sur la définition des autoroutes électroniques tant le terme est utilisé de façon générique et généreuse par les médias ces dernières années, et tant qu’il n’a pas fait l’objet de définition et de délimitation formelles.

Une définition synthétique s’impose, toutefois, en rapport avec ce qui a été dit auparavant : « l’autoroute électronique est une vision de ce que sera l’inévitable fusion des technologies et services de communication, dictée par la révolution numérique pour assurer le transport de l’information dans une société où le traitement et le transport de l’information représenteront un élément critique de l’économie et où ils entraîneront des changements fondamentaux, structurellement fondamentaux »(16).

Il en découle ainsi, que l’autoroute électronique est incontestablement la résultante de la fusion des infrastructures et de l’intégration des technologies nécessaires pour minimiser les investissements et faciliter l’accès à tous les services : il s’agit de tuyaux dont la numérisation en constitue la roue, l’ordinateur le potentiel pour activer la roue (le moteur);et la transmission numérique la route.

Il est peut-être prématuré de faire l’historique de la genèse et du développement du projet d’autoroutes électroniques ; d’autant plus prématuré que le projet est en gestation tant aux Etats-Unis(17), qu’en Europe(18) ou au Japon(19).

Il est communément admis, cependant, que l’Internet constitue, par excellence, la préfiguration(20) de ce que seront les autoroutes de demain.

Si, aujourd’hui, l’on parle de l’Internet dans les quatre coins du monde, c’est parce qu’il a réussi à mailler réseaux locaux, nationaux, régionaux et internationaux permettant le stockage et la circulation de l’information à une échelle qui dépasse les frontières nationales et les réglementations étatiques : chaque jour, en 1995, 30 millions de personnes utilisent Internet, alors que seulement 100 000 personnes l’utilisaient en 1991.

La quantité de données transitant sur Internet croit de plus de 10% chaque mois, soit quelque 214% par an(21).

Mais le grand potentiel des autoroutes électroniques ne peut être obtenu qu’en conjuguant trois grandes fonctions : la continuité numérique (ou le tout numérique), la commutation point à point permettant l’interactivité et les très hauts débits.

C’est d’ailleurs, de la concrétisation(22) de ces trois fonctions que dépendra la «société d’information» de demain.

3-2- Infrastructures mondiales et société de l’information globale

Si le concept fondamental et les grands principes des autoroutes électroniques(23) (et de l’Internet) apparaissent relativement simples, il est beaucoup plus difficile de savoir comment et dans quelles conditions auront lieu les financement, réalisation, développement et contrôle.

Toutefois, par delà les diversités de niveaux de développement et les intérêts technologico-industriels, il est certain que les facteurs culturels et politiques détermineront, pour chaque pays, les programmes techniques et les concepts d’information et de communication : chaque pays mise sur la construction d’une société de l’information conforme à sa culture et à son évolution économique :

-Aux Etats-Unis, l'«Infrastructure Nationale de l’Information» vise à créer un ensemble «sans couture» de réseaux de communication, d’ordinateurs, de bases de données et de matériels électroniques grand public, afin de mettre d’énormes quantités d’informations à la disposition immédiate des usagers : en l’an 2000, l'ensemble des écoles, bibliothèques, hôpitaux et universités, devrait être connecté dans le cadre d’un partenariat public/privé(24).

-Au Japon, l’«Infrastructure de l’Information et des Communications» a pour objectifs de créer un système complet englobant infrastructures de réseaux, terminaux et applications dans le cadre d’un système de télécommunications intégrant privé et public : l’échéance étant la couverture intégrale de la population à l’horizon 2010»(25).

-En Europe, l’«Infrastructure Européenne de l’Information» vise à créer une société de l’information fondée sur l’ouverture des infrastructures et l’accès de tous au réseau(26).

C’est dire, en somme, que les trois grands pôles industriels ne se sont pas limités à la définition des grands principes devant ériger les infrastructures mais annoncé aussi les budgets d’investissements, les échéanciers de réalisation et le cadre réglementaire au sein duquel ces autoroutes allaient «opérer».

D’autres pays ont privilégié la réalisation d’applications qui leur semblent fondamentales (comme au Canada ou en Chine) ; alors que d’autres (les pays du Tiers-Monde notamment) se cantonnent dans l’attentisme et dans la consommation passive de services et d’infrastructures, mais aussi …de discours.

IV- Tiers-Monde, mondialisation et société de l’information

Les grands réseaux et les grands acteurs des nouvelles technologies de l’information et de la communication appartiennent quasi-exclusivement au monde des pays développés ; les Etats-Unis ont joué (et jouent encore davantage de nos jours) le rôle moteur et le promoteur essentiel des autoroutes électroniques qu’ils veulent préfiguration de la « société de l’information globale et planétaire » et consécration de la logique de la mondialisation émergente.

Cependant, il conviendrait de remarquer que la majeure partie des pays du Tiers-Monde n’a ni les moyens, ni les forces, encore moins les capacités d’«affronter» ladite mondialisation ni la possibilité, non plus, d’intégrer l’ère de la société de l’information.

4-1- Tiers-Monde, nouvelles technologies de l’information et de la communication et mondialisation

Le rapport(27) des pays du Tiers-Monde aux nouvelles technologies d’information et de communication et à la mondialisation peut être globalement approché selon quatre réalités fondamentales :

- Première réalité : si la mondialisation est généralement présentée comme un phénomène inéluctable et irréversible, la majorité des pays (notamment du Tiers-Monde) s’en trouve naturellement exclue et certains continents même oubliés (Afrique subsaharienne surtout) car ne présentant qu’un intérêt mineur pour les investisseurs et les marchands : H.F.Cardoso(28) considère que la théorie de la dépendance doit céder la place à la théorie de l’exclusion; les technologies d’information et de communication ne pouvant (parce que d’un haut contenu immatériel) qu’approfondir une telle exclusion.

- Deuxième réalité : depuis l’institution de l’Organisation Mondiale du Commerce, le «concept» de mondialisation est avancé par les élites au pouvoir dans les pays du Tiers-Monde tantôt pour justifier la crise, tantôt comme une issue opportune de celle-ci : le discours dominant dans ces pays épouse, par mimétisme pur, celui en vogue dans les pays développés où les enjeux et les défis sont réels.

<p-Troisième réalité : la logique de la mondialisation à l’œuvre dans les pays développés ne s’est pas traduite par une intégration plus poussée des pays du Tiers-Monde dans sa mouvance; elle s’est davantage traduite par une course effrénée en faveur de la libéralisation, de la démonopolisation et de la privatisation : l’élargissement du marché mondial et de la logique de circulation du capital multinational en est foncièrement conditionné.

-Quatrième réalité : si la mondialisation est concomitante de l’extraordinaire développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication et de la circulation à grande échelle des sons, des images et des données, elle n’est pas moins concomitante d’une certaine uniformisation culturelle et des «choix» sociétaux.

4-2- Tiers-Monde et projets d’autoroutes électroniques

L’on ne cesse d’entendre, dans les discours de certaines élites du Tiers-Monde que les autoroutes électroniques et la société de l’information seront concrétisées avant la fin du siècle. Un tel discours est trompeur, élitaire et surchargé de «malhonnêtes passions».

En effet, si certains nouveaux pays industriels (Corée du Sud(29)), Singapour(30), Chine(31)) se sont sérieusement consacrés à la mise en place de grandes infrastructures d’information et de communication, d’autres contentés d’imposer l’Internet «clef en main», la majeure partie des pays du Tiers-Monde pâtit dans le sous-développement technologique le plus notoire.

Plusieurs données, dont principalement trois, en donnent la preuve manifeste :

-Première donnée : la plupart des pays du Tiers-Monde connaissent un sous-développement criant au niveau des infrastructures des télécommunications : il existe dans la ville de New-York plus de postes de téléphone qu’il n’ y en a dans toute l’Afrique subsaharienne. En 1982, les pays du Tiers-Monde avaient environ 75% de la population mondiale mais seulement 12% des lignes téléphoniques principales; les pays industrialisés ont, en moyenne, 32 lignes principales pour 100 habitants alors que les pays du Tiers-Monde n’en ont que 1,5; en 1992, 49 pays avaient moins d’un téléphone pour 100 personnes et 35 de ces pays étaient africains(32); l’Afrique qui compte 12% de la population mondiale, ne dispose que de 2% des lignes téléphoniques; les africains passent, en moyenne, moins d’une minute par an au téléphone; le temps d’attente moyen pour obtenir une ligne est de 9 ans; l’envoi d’une simple page de fax peut coûter jusqu’à 25 dollars.

- Deuxième donnée : si la progression du nombre de «domaines Internet» a atteint en 1995, 53% en Afrique (35% pour la seule Afrique du Sud) contre 51% en Asie et seulement 40% en Europe de l’Ouest et 35% aux Etats-Unis; ce n’est que grâce aux efforts de certaines organisations non gouvernementales et de firmes multinationales, contraintes d’être connectées au réseau mondial.

Dans l’absolu, il faudrait remarquer que sur les 40 millions de «bronchés Internet» en 1995, 27 000 uniquement revient à l’Afrique.

-Troisième donnée : à l’exception de certains nouveaux pays industrialisés (dont l’Afrique du Sud, l’Asie du Sud-Est, la Chine), la quasi-majorité de pays du Tiers-Monde n’ont ni les moyens, ni les capacités, ni même la volonté de réaliser ces fameuses autoroutes électroniques, encore moins l’ « entrée dans l’ère de la société de l’information».

Le constat des faits montre que cela ne se décrète pas et ne peut pas se concevoir en l’absence d’une volonté réelle…une volonté éminemment politique.

Notes

(1)-Une donnée numérique est la représentation d’un phénomène physique à l’aide de signaux électriques à variation discontinue; le transport de l’information se faisant sous forme de bit qui est la plus petite donnée numérique existante pouvant prendre la valeur de 0 et de 1.

(2)-Voir pour plus de développements le remarquable ouvrage : Flichy. P, «Histoire de la communication moderne : espace public et vie privée», La Découverte, Paris 1991.

(3)-La compression est le processus par lequel on réduit la taille d’un fichier de données pour qu’il occupe moins d’espace.

(4)-Résultat de l’intégration des technologies de l’informatique, des émetteurs à laser à basse puissance et de fils de fibre de verre.

(5)-Un tel potentiel permet d’acheminer environ 1000 conversations téléphoniques simultanément, une visioconférence bidirectionnelle haute définition ou encore un million de mots écrits par seconde.

(6)-Larcher. G, «L’avenir du secteur des télécommunications en Europe», Rapport au Sénat, n° 129, Paris, 1993-94.

(7)-Turcotte. B, «Vers le projet canadien d’autoroute électronique», Centre de Recherche en Droit public, Université de Montréal, 8 Mars 1994.

(8)-Il existe deux types de multimédia : le multimédia off-line dont le support est le CD-Rom, lu avec un lecteur laser situé dans un ordinateur; et le multimédia on-line diffusé à partir d’un ordinateur puissant (appelé serveur) par l’intermédiaire d’un réseau à haut débit capable de transporter très vite les grosses quantités d’information que sont les images et les sons.

(9)-Selon une étude de la société Apredia, 15 accords de ce type avaient été conclu en 1993; 56 l’avaient été en 1994 et 141 l’ont été pour les seuls huit premiers mois de 1995.

Sur la période 1993-94, plus de la moitié des alliances (54%) ont été nouées par au moins deux firmes de nationalité différente.

Ces données reflètent l’internationalisation des pôles de l’information et de la communication; mais aussi la tendance à leur spécialisation : les logiciels, les microprocesseurs et les programmes pour les USA; les matériels pour le Japon; les télécommunications pour l’Europe.

(10)-Les accords les plus remarquables ont pour cœur les Etats-Unis, soit 34% de ceux recensés en 1995 dont principalement : Microsoft/NBC; Walt Disney/ABC; Time Warner/CNN; Time Warner/TCI/Sega.

A noter par ailleurs, que l’étude d’Apredia montre que sur le total des alliances multimédia recensées, les opérateurs de télécommunications sont présents dans 41% des cas, contre 31% pour les détenteurs de droits sur les programmes audiovisuels et 29% pour les éditeurs de logiciels, 22% pour les constructeurs de matériels informatiques ; 20% pour les constructeurs d’électronique grand public et 18% pour les câblo-opérateurs.

(11)-Le marché mondial de l’information et de la communication (le marché de l’infocommunication) est évalué selon l’Observatoire Mondial des Systèmes de Communication (OMSYC) à 7000 milliards de FF en 1995 dont 2700 pour les télécommunications, 1500 pour l’audiovisuel. Autrement, pour 1000 dollars de produit brut mondial, 59 dollars sont générés directement ou indirectement par le secteur de l’infocommunication. Il est prévu que ce marché atteindra 9600 milliards de FF en l’an 2000.

(12)-Nous avons, à maintes reprises, abordé la problématique de la mondialisation sous ses différents angles et notamment sur les colonnes du journal Al Itihad Al Ichtiraki (en arabe). Ces textes (au nombre de 20) feront prochainement l’objet d’une publication; nous n’en ferons ici qu’allusion.

A titre d’exemple manifeste de mondialisation : le logiciel Windows 1995 a été mis sur le marché simultanément dans 140 pays.

(13)-Vallette. R, «Mondialisation : sept clefs pour entrer dans le G7», Institut d’Etudes Politiques de Lyon, 1996.

(14)-Ruggiero. R, « Un nouveau défi pour l’OMC : libéraliser le commerce des télécommunications», Perspectives Economiques, Avril 1996.

(15)-Pour un parfum, comme pour un yaourt, la valeur de sens primera sur la valeur de matière.

(16)-Turcotte. B,«Vers le projet…», Précité.

(17)-Les Etats-Unis ont une antériorité incontestable en la matière, puisque le projet militaire des années 70 (Arpanet) préfigurait parfaitement les autoroutes des données. Mais la grande mobilisation politique ne s’est faite que sous l’administration Clinton et notamment son vice-président Al Gore qui annonçait dès 1992, la création des autoroutes de l’information : d’un réseau recherche et éducation (National Research and Educational Network), on passe en 1993 au calendrier d’action en matière d’infrastructure nationale de l’information (Agenda for Action on the National Information Infrastructure, NII).

La Global Information Infrastructure est présentée par Al Gore (aux industriels des télécommunications réunis à Buenes Aires) comme devant faire de la NII américaine le cœur et le modèle; c’est à dire une infrastructure globale et mondiale fondée sur l’interconnexion, l’interopérabilité et l’inter fonctionnement des réseaux.

(18)-En mesurant les implications des projets américains, l’Europe a édité, en 1994, son livre blanc : J. Delors (Sous la direction), «Croissance, compétitivité et emploi : les pistes pour entrer au XXIè siècle»; puis le rapport du commissaire Bangemann de Juin 1994.

A noter aussi le rapport sur «Les autoroutes de l’information » élaboré par Gérard Théry pour le cas de la France.

(19)-Conscient des enjeux et défis de la société de l’information de demain, le Japon a adopté, en Mars 1994, un «programme pour l’établissement d’infrastructures pour les autoroutes d’information haute performance», puis un plan intermédiaire pour des autoroutes de l’information avancées.

(20)-Internet ne constitue pas, en son état actuel, une véritable autoroute d’information parce qu’il ne permet pas (entre autres) des transmissions à haut débit.

(21)-Initialement dédié à l’éducation et à la recherche universitaire, le réseau est très vite tombé dans le domaine commercial où le commerce électronique y est florissant.

Notons que le chiffre d’affaires d’Internet a été évalué à 10 milliards de dollars en 1995, avec 50 millions d’utilisateurs dont 40 en Amérique du Nord (50% en Californie). 12 milliards de messages ont été échangés en 1995 pour les seuls Etats-Unis. Dans trois ans, le réseau atteindra 200 millions d’utilisateurs. En termes de volume de trafic, 37% est constitué par le transfert de fichiers contre 16% pour les activités de messagerie électronique (courrier-nouvelles) et 7% consacré à la recherche d’informations catalographiques.

(22)-Cette concrétisation se fait à coup d’investissements conjoints lourds, de déréglementation, de libéralisation et de privatisation des opérateurs multimédia. Cf. à ce sujet :

El Yahyaoui. Y, «Les télécommunications à l’épreuve des mutations : Etat, monopole, déréglementation et concurrence », Ed.Okad, Rabat, 1995.

El Yahyaoui. Y, «Mouvance libérale et logique de privatisation : les télécommunications, un service public ?», Ed. Okad, Rabat, 1996.

(23)-Dites aussi autoroutes de l’information, autoroutes de la communication…etc.

(24)-Un nouveau contexte réglementaire sur les télécommunications et l’audiovisuel est en cours de mise en place avec les fameux «Telecomunications Bill» qui ouvre l’audiovisuel au téléphone et vice versa.

(25)-Un système de tarification favorisant l’intégration des technologies de l’information, des télécommunications et de l ‘audiovisuel de même que l’élaboration d’un nouveau concept de service universel est en cours.

(26)-La totalité des services et des infrastructures de téléphone sera ouverte à la concurrence en 1998, chaque pays de l’Union Européenne est appelé à préparer le démantèlement de ses opérateurs pour garantir une juste concurrence (dans le respect des principes du service universel).

(27)-La littérature sur ce rapport est abondante, l’on s’est contenté dans la présente intervention aux réalités les « plus représentatives» dudit projet.

(28)-Voir postface au n° 114 de la revue Tiers-Monde.

(29)-La Corée du Sud est en marche pour la construction des «réseaux d’infrastructure à super grande vitesse»; elle mise sur la construction d’une société d’information à base de télécommunications et de multimédia : 1997, les grandes entreprises seront connectées; 2002, la fibre optique arrive aux habitants  et en 2015 les particuliers seront raccordés.

(30)-Singapour se voudra «l’Etat-Ville intelligente» en amenant dès 1997, la fibre optique à la porte des foyers. Le comité technique national et l’Autorité de Réglementation des télécommunications superviseront le projet en question.

(31)-La Chine compte construire un «réseau national d’information économique» devant relier les ressources et les applications d’information locales et nationales. Elle compte aussi installer 80 millions de lignes téléphoniques d’ici à l’an 2000 (48 millions en 1995). Notons que la Chine ne compte aujourd’hui que quelque 2 millions d’ordinateurs.

(32)-L’Inde, par exemple, ne compte pas plus de 8 millions de lignes téléphoniques pour 900 millions de personnes.

Les cas de l’Inde, de la Chine, de l’Afrique et d’autres pays du Tiers-Monde ont fait dire à Thabo Mbeki, vice-président de la République sud-africaine que la «moitié de l’humanité n’a jamais fait un appel téléphonique».

Communication à la journée d’Etudes organisée par la Banque Centrale Populaire sur «les enjeux des nouvelles technologies de l’information et de la communication», Casablanca, 29 Novembre 1996.

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