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« La liberté d’expression à l’ère numérique : De l’infox à l’intelligence artificielle »

Théorêt. Y, Viallon. P, Les éditions de l’Immatériel, Paris, 2020, 632 p.

Dans l’introduction à ce livre fort intéressant, Philippe Viallon, Professeur à l’Université de Strasbourg, dit ceci : « le développement de la presse écrite, de la radio et de la télévision a décuplé les possibilités d’expression, mais aussi augmenté le pouvoir de contrôler plus ou moins cette expression…L’avènement du numérique et en particulier, des médias sociaux rebat complètement les cartes ».

En effet, note-t-on toujours dans l’introduction, « la possibilité pour chaque individu qui a un accès à Internet de diffuser des informations, le relatif vide juridique créé par la dimension internationale du Web, les enjeux économiques d’un ordre de grandeur inconnu jusqu’à présent et enfin la professionnalisation des pratiques numériques des États et de divers groupes sociaux, modifient à la fois les enjeux et la mise en œuvre de la liberté d’expression ». Le développement de l’infox remet en question les pratiques d’information au point que certains pays veulent même légiférer sur la question.

Cet ouvrage est le fruit d’un forum. Nous voudrions nous arrêter ici sur le texte « Médias sociaux et liberté d’expression au fil du printemps arabe : Facebook comme agora des extrêmes » de Mokhtar Ben Henda, où il affirme qu’« aborder la liberté d’expression dans le monde arabe est une question complexe à facettes multiples, tant politiques que culturelles et sociales. Elle soulève des questions stratégiques fortement influencées par les politiques publiques des États et des gouvernements. Elle est également très marquée par les impératifs des traditions, des moeurs et des croyances religieuses des sociétés arabo-musulmanes ».

Traversée également par des considérations associées aux droits de l’homme et des libertés fondamentales, la liberté d’expression soulève des controverses « qu’il est encore difficile d’inscrire dans l’optique d’un vivre-ensemble intercommunautaire ».

En fait, l’une des aspirations des soulèvements du monde arabe de 2011, outre l’amélioration des conditions socio-économiques, est sans doute l’accès à des médias pluralistes et plus ouverts. Les révoltes du printemps arabe étaient, particulièrement dans les pays les plus protectionnistes de la région, « un véritable levier d’émancipation pour les médias et une libération des censures des pouvoirs déchus ».

Or, depuis 2011, le monde arabe s’est trouvé dans « une géopolitique à trois variables qui allaient affecter l’état des médias et de la liberté d’expression, selon qu’il s’agit des pays qui ont pris de plein fouet les mouvements populaires, mais qui ont pu continuer tant bien que mal leur processus démocratique… ou bien des pays qui ont connu l’impact des révoltes et qui ont rapidement plongé dans le gouffre d’une guerre civile… ou encore des pays qui ont su éviter, pour des raisons diverses, l’effet boule de neige du printemps arabe »..

Parmi les pays classés dans la première catégorie, épargnées d’une guerre civile dévastatrice, la Tunisie émerge comme un cadre où la liberté d’expression est considérée comme l’acquis quasiment unique de la révolution, « même si l’ombre de la censure et de la tentation pour d’anciennes pratiques de mainmise sur les médias y planent toujours. Ces pratiques parviennent parfois à prendre formes d’agressions et d’intimidations de journalistes sous des chefs d’accusations multiples, comme l’atteinte à la vie privée des responsables politiques, la menace à la sécurité nationale ou le renseignement au compte de services étrangers ».

Ailleurs, « dans les pays arabes où les mouvements populaires ont été freinés par l’idéologie et les traditions séculaires et contrôlés par la censure et la répression politique, le printemps arabe constituait une menace de survie pour des régimes autoritaires, notamment dans les pays du Golfe qui ont déployé tous les moyens pour l’endiguer y compris par la voie médiatique ».

Ainsi, « Outre le financement sans limites des alliés locaux (associations présumées caritatives, partis politiques, chaines de télévision, journalistes correspondants, chroniqueurs, etc.) des pays comme le Qatar, l’Arabie Saoudite et les Émirats arabes-unis ont consacré une bonne partie des programmes de leurs télévisions satellitaires (Al-Jazeera, Al-Arabiya et Abu Dhabi TV) pour une propagande antirévolutionnaire sur un fond de priorisation de l’identité arabo-musulmane et de réislamisation des pays jugés trop subordonnés à l’Occident ».

Idéologie wahhabite, frères musulmans, conflit chiisme/sunnisme ont tous trouvé dans les pays du printemps arabe un champ de rivalité et de règlement de compte. Ces pays voient dans le printemps arabe un risque qui exige une loyauté citoyenne intransigeante sous peine de condamnations allant jusqu’à la peine capitale.

En somme, force de constater que « les soulèvements arabes de 2011 n’ont pas engendré la liberté d’expression tant convoitée par les populations autochtones. Huit ans après le début des évènements de 2011, la liberté d’expression et des médias, pourtant tenue comme le seul acquis tangible du printemps arabe, est source de désillusion autant dans des pays en transition démocratique comme la Tunisie, que dans des pays en retournement révolutionnaire comme l’Égypte ou des pays enlisés dans une guerre civile comme la Libye, le Yémen et la Syrie ».

Or, les événements de 2011 sont venus briser le mur de silence en permettant aux réseaux sociaux d’occuper le premier plan du paysage médiatique. Facebook, tout particulièrement, a créé l’originalité des évènements. Il « fut l’instrument qui a aidé à mobiliser les foules et les pousser à surmonter la paralysie de la peur ». Des blogs, journaux électroniques, sites Web ou autres, ont été les instruments d’un activisme numérique qui proposait des récits alternatifs allant à l’encontre de la propagande d’État et de l’autocensure des médias traditionnels.

La diversification des types de médias numériques et des réseaux sociaux, l’émergence du cyber-journalisme et du citoyen reporter ou encore la recrudescence de l’activisme social des ONG pour les droits de l’homme et des libertés fondamentales dans les pays du printemps arabes « ont changé la donne au profil d’une nouvelle culture médiatique populaire, réfractaire à l’écosystème des médias classiques. L’ère du cyber journalisme et du citoyen actif a pris ses marques dans des territoires jusque-là dominés par du journalisme et de l’audiovisuel sous l’emprise des États. La liberté d’expression n’est plus désormais une réclamation des journalistes de métier, mais plutôt une affaire citoyenne dont la société entière s’est emparée sous l’effet d’une prolifération difficilement contrôlable des technologies mobiles, des télécommunications à prix abordables, des connexions de plus en plus fluides…etc. ».

 

Rubrique « Lu Pour Vous »

7 mai 2026

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