Riccardo Petrella, Ed. Fides, février 2001, 52 p.
1- L'univers de l'éducation et de la formation a profondément changé ces quinze dernières années dans tous les pays dits développés, note d'emblée l'auteur. Parmi les sources principales de changements, l'on cite : "les développements technologiques dans les domaines de l'automation, de l'information et des communications qui ont bouleversé le monde du travail et la manière de produire la richesse et, donc, la formation et l'apprentissage. Une orientation politique, devenue prédominante début des années 80, à savoir la privatisation de tout ce qui est public, y compris, donc, le domaine de l'éducation.
L'émergence et l'accélération, à partir du milieu des années 70, des processus de mondialisation, notamment des mouvements de capitaux, des flux commerciaux, des marchés, des structures de production, et des entreprises. L'explosion d'un mode de vie centrée sur la consommation de masse et la marchandisation de toute expression humaine et sociale, l'éducation n'ayant pas été épargnée. Et enfin, l'affirmation et la divulgation, à partir des années 90, de la thèse sur la naissance d'une nouvelle société, la société de la connaissance, considérée comme le nouveau paradigme de développement des sociétés et de création de richesse, intégrant le paradigme, lui aussi nouveau, datant des années 60 et 70, de la société de l'information".
De tous les effets majeurs visibles dont on peut déjà évaluer de manière rigoureuse les conséquences sociétales, l'auteur retient cinq qui méritent, selon lui, une attention particulière: "Il s'agit de cinq pièges auxquels sont confrontés non seulement le monde éducatif, mais aussi l'ensemble des acteurs de nos sociétés":
°- Premier piège: l'éducation pour la "ressource humaine", prenant le pas sur l'éducation pour et par la personne humaine.
Ainsi, sous l'influence des systèmes de valeur définis et promus par les écoles de management, axés sur les impératifs de la productivité et de la performance compétitive prêchés par leurs commanditaires (les entreprises), le travail humain a été réduit à une "ressource", et a cessé d'être un sujet social.
Il est organisé par l'entreprise (la DRH, Direction des Ressources Humaines) et par la société, "dans le but prioritaire de tirer de la ressource humaine disponible la contribution la plus élevée possible, au moindre coût, à la productivité et à la compétitivité de l'entreprise et du pays". Dépossédé de sa signification en tant que sujet social et donc "extrait" de son contexte politique, social et culturel multiple, le travail humain est devenu un objet.
Comme toute autre ressource matérielle et immatérielle, la "ressource humaine" est une marchandise "économique" qui doit être disponible "librement" partout, les seules limites à son accès et aux formes les plus libres de son exploitation étant de nature financière (les coûts).
Ainsi, "la ressource humaine est organisée, gérée, valorisée, déclassée, recyclée, abandonnée en fonction de son utilité pour l'entreprise".
°- Deuxième piège: Du non-marchand au marchand, ou "comment l'éducation est de plus en plus soumise à la logique de l'économie capitaliste de marché".
En effet, à partir du moment "où l'éducation doit servir surtout à former les ressources humaines qualifiées et flexibles dont les entreprises ont besoin, la logique marchande et financière du capital privé n'a pas tardé à s'imposer, de plus en plus de manière directe, dans la définition des finalités et des priorités de l'éducation".
Aux Etats-Unis et au Canada (exception faite, en partie, du Québec) on ne fait que parler de "marché de l'éducation", de "business de l'éducation", du "marché des produits et des services pédagogiques", d'"entreprises éducatives", de "marché des professeurs et des élèves"…etc.
Au-delà de la voie royale ("l'école virtuelle", les "universités virtuelles" sur Internet) qu'est en train de prendre la marchandisation des savoirs, la marchandisation de l'enseignement supérieur et universitaire sur base entièrement privée, s'est aussi considérablement développée par la création, à ce jour, dans le monde entier de plus de 1070 universités d'entreprise, de toute nature et qualité. Ces "universités sont fréquentées par des dizaines de milliers d'étudiants intéressés non pas à obtenir des diplômes, mais à recevoir la formation par un établissement directement lié à l'entreprise qui pourrait devenir leur futur employeur".
°- Troisième piège: "L'éducation comme instrument de survie à l'ère de la compétitivité mondiale, ou comment elle a été transformée en un lieu où l'on apprend une culture de guerre (à mieux réussir que les autres, et à leur place), plutôt qu'une culture de vie (à vivre ensemble avec les autres dans l'intérêt général)".
La réalité offre aussi d'autres situations, affirme l'auteur. "Plus l'entreprise a besoin de personnel qualifié pour être compétitive, plus elle est amenée non seulement à réduire la quantité de personnel non qualifié (créant ainsi un conflit d'intérêt entre personnel qualifié et personnel non qualifié), mais aussi de personnel qualifié, entre autres, par le remplacement des personnes qualifiées âgées par des jeunes nouvellement qualifiés".
En outre, "elle ira chercher dans d'autres pays, le personnel qualifié (mais aussi non qualifié) en fonction de leur coût plus bas et des législations nationales en matière de travail plus favorable à l'entreprise. Enfin, plus les pouvoirs publics s'inscrivent dans la logique de la soumission à l'impératif de la compétitivité, plus les entreprises sont laissées libres d'agir, comme ils l'entendent dans la gestion de leur ressource humaine".
D'où l'abandon systématique, de leur part, "des contrats de travail de longue durée, assortis d'un ensemble significatif de droits individuels et collectifs pour le travailleur, en faveur de la généralisation de contrats de travail à court, voire très court terme, à temps indéterminé, à temps variable, et dont les garanties sociales sont, en très large mesure, au-delà d'un socle de base (lorsque ce socle est admis) laissées de plus en plus à la charge des travailleurs eux-mêmes. Ceci favorise et exacerbe la compétition entre les travailleurs pour la lutte à l'accès à l'emploi dans une logique du chacun pour soi".
°- Quatrième piège: L'éducation au service de la technologie. "Pourquoi la technocratie s'est emparée du pouvoir de donner sens et direction à la connaissance et à l'éducation".
Ce piège est fondé, selon l'auteur, sur "la croyance que la technologie est le principal générateur des changements de société, d'où la thèse de la primauté et de l'urgence de l'adaptation aux nouvelles technologies et, surtout, aux changements liés aux nouvelles technologies d'automation, d'information et de communication".
Autrement, tous les changements économiques et sociaux liés aux nouvelles technologies ont été considérés et défendus, comme inévitables, irrésistibles car l'innovation technologique serait, per se et somme toute, source de progrès de l'homme et de la société".
"L'impératif technologique" (qui dit que tout ce qui est techniquement possible doit être fait) est à la base du retour en force dans les années 80 et 90 de la puissance de la technocratie. Cette technocratie est aujourd'hui composée principalement par trois grands groupes sociaux: le monde du business financier et industriel, le monde des grandes structures bureaucratiques, économiques et militaires, de la puissance publique et le monde de l'intelligentsia (scientifiques, experts représentants du monde des médias et de la culture) de plus en plus lié et allié ces vingt dernières années, au monde du business et aux grandes structures de la puissance publique.
La technocratie a réussi ainsi "à faire croire non seulement que la personne humaine, le travail, l'éducation, la vie en société ne peuvent que s'adapter aux progrès de la technologie, mais que cette adaptation est la voie du salut car les progrès de la technologie ne feraient qu'accentuer et accélérer les processus de changement des sociétés, en rendant la mondialisation encore plus irrésistible et donc, en amplifiant l'inévitabilité de la compétitivité pour la survie".
°- Cinquième piège: De l'égalité à l'équité, ou comment dans "la société de la connaissance, qui considère la connaissance comme la source principale de création de la richesse dans la société capitaliste de marché mondiale, le système éducatif est utilisé comme moyen de légitimation de nouvelles formes de stratification et de division sociales".
"L'économie de la connaissance", la "société de la connaissance" sont, pour l'auteur, les derniers concepts-slogans utilisés, ensemble à ceux de l'économie de l'information" et de "société de l'information", pour affirmer que les économies et les sociétés des pays dits développés seraient passés de l'ère "industrielle", fondée surtout sur des ressources matérielles et des capitaux physiques (la terre, l'énergie, l'acier, le béton, les rails,...etc.) à l'ère "de la connaissance", fondée principalement sur des ressources et des capitaux immatériels (les savoirs, l'information, la communication, la logistique,...).
A partir du moment où la connaissance est vue et traitée comme "le capital", principale source de création de richesse des sociétés actuelles, l'identification entre "société capitaliste de marché", "société de la connaissance" et "nouvelle économie" (la e économie") est logiquement inévitable et empiriquement justifiée.
2- Comment se libérer de ces pièges ? Que faire ? S'interroge l'auteur.
Je pense, pour ma part, dit-il en substance, que "le point de départ pour une autre éducation est de donner au système éducatif l'objectif prioritaire d'apprendre à savoir dire bonjour à l'autre".
"Dire bonjour à l'autre" signifie, pour lui, que "le système éducatif se donne comme fonction originale celle de faire apprendre à tout citoyen à reconnaître l'existence de l'autre, car reconnaître l'existence de l'autre est importante pour le moi et le nous.
Cela signifie, en effet, "apprendre à considérer que la société a la fonction et la responsabilité collectives de promouvoir et garantir le vivre ensemble de moi, nous et de l'autre". "Dire bonjour à l'autre" c'est, par conséquent, apprendre "la centralité de l'altérité dans l'histoire des sociétés humaines, au milieu de tensions créatrices et conflictuelles entre l'unicité et la multiplicité, l'universalité et la spécificité, la globalité et la localité".
"Dire bonjour à l'autre" c'est "apprendre la solidarité, la capacité de reconnaître de la valeur à toute contribution, aussi peu qualifiée soit-elle par rapport aux critères de productivité et de rentabilité, de tout être humain au vivre ensemble".
C'est en partant de ce principe général que la politique de l'éducation centrée sur le développement, la sauvegarde et le partage des "biens communs" que sont les connaissances et les savoirs, peut et doit contribuer de manière décisive au mouvement en faveur d'un développement mondial solidaire sur le plan économique, efficace sur le plan social et démocratique sur le plan politique.
Par conséquent, "loin d'être une arme au service de la conquête des marchés par l'élimination des concurrents, l'éducation doit être un moyen efficace au service de la création de la richesse commune mondiale".
Rubrique « Lu Pour Vous »
15 mars 2012