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« Le pouvoir de la communication »

Castells. M, Oxford University Press, 2011, 500 p.

1- Cet ouvrage, au volume imposant, n'est en fait que le prolongement naturel des travaux antérieurs que l’auteur a consacrés aux réseaux («La galaxie internet») et à l'ère de l'information (en particulier le tome Un sur «La société en réseaux»). Manuel Castells attribue, dans cet ouvrage, tout autant que dans ses ouvrages antérieurs, une place particulière à ce qu'il appelle le «Global networks of information and technology».

Le «communication network» est un réseau parmi d’autres, à côté d’autres réseaux globaux (économique, militaire, religieux, etc.), chacun d’entre eux définissant ce qui constitue pour l'auteur, la valeur suprême, à savoir le profit, le pouvoir militaire et le salut.

C’est, en d'autres termes, le réseau global de communication qui permet le fonctionnement du réseau économique mondial, ou du réseau militaire, ou terroriste, ou religieux, et qui permet à chacun d’eux d’interagir avec les autres pour les modifier et se modifier: «le réseau mondial de communication est au-delà des cultures. Il transcende même  le réseau de l’économie capitaliste, ou celui du cosmopolitisme politique».

A ce propos, l'auteur distingue quatre tendances fondamentales des cultures contemporaines: le consumérisme élargi, le cosmopolitisme, le réseau individualiste et le multicultarisme. Chacune de ces tendances trouve sa condition de fonctionnement et d’interaction avec les autres dans le réseau global de communication, et elles ne sont possibles que par des processus de communication.

Ainsi, le réseau individualiste, c’est-à-dire la culture de masse qui s’est développée avec internet, n’est qu’une des formes possibles de la communication, à côté de celle que l'auteur nomme le multiculturalisme, c’est-à-dire la production et la diffusion de biens culturels par des communautés se définissant par leur identité culturelle, ou encore celle qui régit le consumérisme élargi international.

Cet argument a une implication directe s'agissant du concept d’espace public, cher à l'auteur: «la construction de cette nouvelle sphère publique dans la société en réseaux procède par la construction de protocoles de communication entre les différents processus de communication: … la publicité est le protocole central du consumérisme élargi, le réseau hypertextuelle numérique celui du réseau individualiste, et ainsi de suite».

2- Pour Castells, la construction de l’opinion publique est un processus complexe où interviennent à la fois les élites politiques et médiatiques qui fournissent des cadres d’interprétation, et les citoyens qui traitent les données mises à leur disposition. En effet, les médias structurent très fortement l’opinion publique en choisissant à la fois ce sur quoi il faut penser et ce qu’il faut en penser.

Pour Castells, «l’espace public n’est jamais vierge, comme le laissent entendre parfois les chantres naïfs du nouvel espace public qu’ouvrirait internet, il est toujours déjà organisé par les élites, selon un processus complexe où interviennent diverses instances (le pouvoir politique, les médias, les réactions du public), diverses motivations (le niveau des médias, par exemple, filtre les données émanant du pouvoir politique en fonction de ses propres intérêts) et divers traitements cognitifs et émotionnels des données».

L'auteur attire l’attention ici sur l’importance des traitements cognitifs et émotionnels mis en œuvre par des citoyens davantage mus par des valeurs, croyances et dispositions que par des intérêts matériels.

Ainsi, pour éviter la dissonance émotionnelle par exemple, «les individus cherchent systématiquement les informations qui confirment leurs propres interprétations, quitte à fuir les médias nationaux pour aller s’informer, via internet, sur d’autres supports».

Et ce qui pourrait paraître un enfermement dans leur propre pensée peut aussi être lu comme une forme de résistance aux cadres d’interprétation dominants, le rôle de l’affectivité, dans ces processus, étant essentiel en particulier dans le rapport des citoyens aux partis et candidats qui font le lien entre les valeurs et croyances des individus et leurs intérêts.

Elle signifie simplement, affirme l'auteur, que la démocratie procédurale, telle qu’elle a été décrite par les théoriciens politiques, n’est qu’un idéal-type, dont il est essentiel, si l’on veut qu’il ait quelque chance de devenir un jour effectif, de connaître la distance qu’il entretient par rapport à l’espace public réel structuré par les diverses élites.

Par ailleurs, note l'auteur, le pouvoir de la communication est aujourd’hui fortement divisé entre ce qu'il nomme les messagers (les mass media traditionnels et les nouveaux médias numériques contrôlés par ceux qui les construisent et les gèrent) et les messages émanant des communications horizontales rendues possibles par internet, donc par ces nouveaux médias: les messages peuvent remettre en cause les messagers, affirme Castells.

3- Pour l'auteur, le nouvel espace public, celui de l’époque de la société en réseaux caractérisée par la «mass self-communication», favorise l’émergence de nouveaux mouvements sociaux.

La défense de l’ouverture, de la neutralité et de la transparence des protocoles d’internet est effectivement essentielle. Castells semble voir à juste titre dans ce que l’on nomme la gouvernance d’Internet un problème politique fondamental.

 La transparence, l’open data movement, sont aussi des tendances fondamentales des démocraties contemporaines.

Il n’en demeure pas moins que, comme tous les contre-pouvoirs, ils doivent être organisés, comme en témoignent les réactions des dirigeants des pays démocratiques contre Wikileaks, ou les réactions des citoyens contre les pratiques criminelles de la presse Murdoch.

Rubrique « Lu Pour Vous »

2 février 2012

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