Cambon. C, Vantomme. A, Rapport, Sénat, Paris, 2010, 172 p.
Ce rapport souligne d’emblée que la «mondialisation génère une forme de peur diffuse, liée au sentiment qu’elle n’est pas sous contrôle, avec un double sentiment d’injustice et d’impuissance». Il conclut que l’ambition d’une mondialisation maîtrisée devrait commencer par redéfinir la coopération au développement.
Pendant longtemps, note le rapport, «l’aide au développement s’est déployée dans un environnement où l’évolution des pays du Sud n’avait pas d’influence sur celle des pays du Nord. La coopération était fondée sur un idéal de justice sociale qui visait à compenser des injustices internationales héritées de l’histoire coloniale, à assurer une redistribution conforme à un principe d’égalité».
Or, observe-t-il, les attentats de Septembre 2001, la résurgence de la piraterie et le retour des pandémies ont montré que le «sous-développement constituait un terreau favorable à de nouvelles menaces qui touchent aussi bien les pays du Sud que du Nord. Dès lors, l’aide au développement n’est plus seulement un acte de charité, mais aussi un moyen de régulation de la mondialisation et de gestion des relations Nord/Sud».
En effet, rappellent les auteurs, en citant Jean Michel Severino, l’aide au développement ne s’inscrit plus désormais dans une démarche caritative, ou compassionnelle, elle consiste en une véritable politique publique, que justifient les interdépendances mondiales…Aujourd’hui, l’échec économique des pays d’Afrique ou d’Asie comme leur réussite d’ailleurs, est susceptible d’engendrer des conséquences déstabilisantes pour les pays d’Europe. Des enjeux migratoires, économiques, environnementaux, voire de sécurité, pour l’Occident, résultent directement de la situation des autres régions du monde».
Le cas de la santé publique est particulièrement frappant à ce propos, notent les auteurs. Car, «conçue de longue date comme bien public, appelant une politique nationale, la santé devient bien public global, dès lors qu'elle renvoie à des maladies ne connaissant pas de frontière. Le monde en développement, maillon faible dans la chaîne de surveillance épidémiologique, demande un accompagnement tout particulier».
Dans ce contexte, l’aide au développement doit à la fois poursuivre des intérêts communs aux pays du Sud, comme la santé publique, la préservation du climat, la lutte contre le terrorisme ou la délinquance financière, mais aussi veiller aux intérêts des pays donateurs, en contribuant à sécuriser leur environnement : l’aide au développement apparaît de plus en plus comme une réponse aux effets collatéraux de la mondialisation et un investissement pour un monde plus sûr.
Cela ne justifie pas, affirme le rapport, que les objectifs de justice sociale soient abandonnés. «La persistance de la pauvreté, dans un monde d’information instantanée et globale, reste objet de scandale, au regard d’une morale universelle pour laquelle un homme vaut un homme, mais elle devient aussi sujet d’inquiétude géopolitique globale». Le principe éthique est, par conséquent, doublé d'une vision plus utilitariste de l'aide.
Et le rapport de souligner «la fin d’une vision monolithique du monde en développement : les pays en développement ont connu des trajectoires très différenciées et notre coopération doit bâtir des partenariats stratégiques différenciés».
Autrement, l’aide au développement reposait sur une relation entre deux groupes de pays relativement homogènes : la communauté des donateurs et les pays en développement. Or, l’émergence de puissances économiques parmi les pays en développement a remis en cause l’homogénéité de cette dernière catégorie.
«Cette émergence redessine peu à peu le paysage économique et politique du monde, et, par extension, les enjeux de la coopération et de l’aide. L’essor du Sud se manifeste plus particulièrement par la montée en puissance de l’Asie et des BRICS (Brésil - Russie - Inde - Chine - Afrique du Sud). Certains de ces pays sont même devenus à leur tour des donateurs de premier plan. Toutefois, cela ne signifie pas que ces pays ne sont plus éligibles à l’aide au développement, non seulement parce que nombre d’entre eux doivent encore faire face à des défis considérables en matière de lutte contre la pauvreté ou de sécurité sanitaire, mais aussi parce qu’il y a un intérêt majeur à ce que ces pays adoptent un modèle de croissance durable respectueux de l’environnement… Le monde devient multipolaire et donc plus hétérogène, ce qui nécessite d’inventer de nouveaux partenariats différenciés».
C’est pour dire qu’aujourd’hui, la «recette» n’existe plus. Les modèles imposés sont d’autant plus remis en question que le développement des pays émergents s’est effectué à travers un processus qui, par bien des aspects, est à l’opposé de ce que la théorie économique prévoyait. «Là où le rattrapage économique des pays en développement devait se traduire par un déficit d’épargne, un niveau d’investissement impliquant un déficit de la balance extérieure, les pays émergents se sont développés à partir d’une balance commerciale excédentaire, la conquête de marchés extérieurs et un surcroît d’épargne».
C’est pour souligner aussi «la fin d’un monde international fondé sur le socle exclusif des souverainetés nationales... Nombre de défis contemporains, comme la lutte contre le réchauffement climatique ou la sécurité sanitaire et, plus généralement, ce que l’on appelle les biens publics mondiaux, nécessitent la mise place de politiques globales menées au niveau mondial».
Les défis du 21è siècle exigeront, notent les auteurs, des solutions collectives qui vont au-delà d’une coopération fondée sur le socle exclusif des souverainetés nationales.
Ils doivent prendre en compte les cinq réalités suivantes :
°- L’atténuation de la dichotomie politique Nord-Sud, marquée par l’entrée des grands pays émergents dans le G20, apparaît potentiellement aussi importante que la fin de la confrontation Est-Ouest,
°- La fin de la dichotomie pays riches/pays pauvres, avec l’apparition d’un classement moins binaire des Etats : moins avancés, pauvres, intermédiaires,
°- La fin de la dichotomie donateurs/récipiendaires, avec un nombre croissant de pays qui sont simultanément donateurs et bénéficiaires d’aide publique au développement,
°- La fin de la dichotomie aide publiques/marchés, avec la multiplication des instruments hybrides où l’action publique contribue à mobiliser les flux privés en faveur du développement.
°- Et la fin de la dichotomie Etat/ONG au profit d’une diversité d’acteurs publics (Etats, collectivités, opérateurs publics, chambres consulaires) et privés (associations, fondations, syndicats) et d’actions menées en consortium par ces divers acteurs.
Rubrique « Lu Pour Vous »
10 juin 2010