Commission Islam & Laïcité, Paris, juillet 2005, 120 p.
1- En préambule à ce collectif, l’on lit ceci: «depuis le 11 septembre 2001, un fossé s’est creusé entre les opinions européennes, américaine et l’islam. Une peur diffuse s’est emparée des esprits. On s’interroge gravement sur la compatibilité entre l’islam et les principes de liberté, de démocratie, de pluralisme, sur la possibilité d’intégrer les musulmans aux sociétés occidentales».
Le cas de la Turquie est à cet égard, fort présent car témoignant, depuis l’Empire Ottoman, d’une culture de l’affrontement, dont la principale raison d’être réside dans la mobilisation des esprits et des bras face à la menace ottomane.
On sait, lit-on toujours en préambule, que Mustafa Kemal «était un admirateur enthousiaste de la Révolution et des acquis de la République françaises, ainsi qu’un lecteur assidu des Lumières et des positivistes». Il ne visait pas à éradiquer l’islam, mais à l’écarter des affaires politiques et à le réformer. Atatürk va même jusqu’à déclarer en 1932 qu’une nation sans religion est vouée à disparaître.
Il a développé une conception de la laïcité, dans laquelle l'Etat exerce un contrôle très étroit sur la religion, en attribuant notamment à la présidence des affaires religieuses, (la diyanet), rattachée au premier ministère, un rôle central au sein des institutions étatiques.
L’histoire ottomane est ainsi incontestablement «celle d’une domination du pouvoir politique sur le pouvoir religieux, qui trouve son accomplissement ultime dans le kémalisme. En d’autres termes, ce dernier apparaît ainsi comme une nouvelle étape dans le processus de contrôle de l’islam par l’Etat», la diyanet fonctionnant comme une institution chargée de réguler et d’administrer toutes les questions relevant des croyances et des rituels. Elle régit le pèlerinage à la Mecque, organise et surveille l’activité des mosquées, nomme et rémunère les imams chargés du culte, statue sur le contenu de l’enseignement religieux et même sur le contenu des sermons du vendredi.
L’Islam en Turquie n’est pas une religion d’Etat, il définit une religion réduite au minimum, «c’est-à-dire se limitant à la seule pratique du culte sans interférence dans la vie politique, culturelle ou sociale», et les Turcs, même très croyants, ne remettent pas en cause les valeurs de la laïcité sauf quelques groupes infiniment minoritaires et totalement marginaux.
C’est pourquoi, rejeter la candidature de la Turquie à l’Union Européenne, en raison de sa foi confessionnelle «reviendrait à mêler les sphères politique et religieuse, et montrerait par l’absurde les étroites limites de la laïcité européenne. Prétendre d’ailleurs que la Turquie pourrait basculer vers un régime islamiste, dans l’hypothèse où elle ne pourrait intégrer l’UE, révèle une bien piètre connaissance des fondements républicains de ce pays, leur profond enracinement parmi ses citoyens et les dynamiques sociétales qui y ont cours».
La question de la place de la Turquie dans l’UE est fondamentale, estiment les auteurs du collectif, «en ce sens qu’elle va profondément marquer l’identité à venir de l’Europe. Le débat concernant l’adhésion turque se doit d’être digne et dépassionné, parce qu’il porte en réalité sur l’avenir de l’UE et sur sa place dans le monde futur».
2- Par ailleurs, l’actualité récente a troublé nombre d’observateurs étrangers sur l’attitude des Français à l’égard des questions religieuses en général, et de l’islam en particulier.
En effet, «la question du rapport des Français à l’islam et aux musulmans, renvoie d’abord à l’histoire nationale, à la façon dont la République s’est imposée face au catholicisme au travers d’un compromis laïque, renvoyant la religion à la sphère privée et à la spiritualité et en lui déniant toute intervention dans la sphère publique, en contrepartie du respect et de l’égalité des différents cultes».
Ce modèle républicain ignore les communautés, seul compte l’individu, plus précisément le citoyen dans sa capacité à se déterminer, en mettant temporairement de côté ses appartenances sociales, religieuses, philosophiques pour se déterminer d’abord à partir de l’idée qu’il se fait du bien commun. On ne devient pas français par le sang, l’ethnie ou la religion, on devient français par adhésion aux valeurs de la République.
Ces dernières années, l’analyste de l’opinion ne peut qu’être frappé du fait que dans les réunions de groupes qualitatives rassemblant des citoyens, les termes employés le sont la plupart du temps dans une certaine confusion. On utilisera indifféremment le terme d’ «immigrés», d’«étrangers», de «Maghrébins», de «Beurs», de «musulmans», d’«islamistes», la crise économique et le retrait des politiques et de l’Etat amenant les plus fragilisés économiquement à se distinguer «identitairement» au nom de la nationalité, de l’histoire, de la religion, et au sein de cette dernière selon le genre, et à pointer, pour se sécuriser, le différent comme portant une responsabilité du cours des choses.
3- Depuis une trentaine d’années, les médias ont joué un rôle important dans la réactivation, dans le contexte français, d’une vision ancienne d’un rapport antagonique entre l’Islam et l’Occident, remarquent les auteurs. «Si les producteurs d’information ne sont bien évidemment pas des acteurs isolés, le rôle majeur qu’ils jouent dans les relations de pouvoirs qui se tissent chaque jour aux échelles nationale et internationale, les placent dans une position stratégique, à l’heure où les processus de mondialisation reconfigurent les identités individuelles et collectives».
C’est dire que les représentations médiatiques de l’islam, comme celles de bien d’autres «objets médiatiques», dépendent avant toute chose des contextes historiques dans lesquels elles s’inscrivent. Dans une large mesure, «c’est le regard qui crée son objet, et non l’inverse».
Force est de remarquer ici, notent les auteurs, que le traitement médiatique de la religion musulmane dans la société française contemporaine reste largement prisonnier d’une longue histoire des représentations : celles de «l’Orient», objet de curiosité et d’angoisse, façonnées depuis des siècles par les penseurs et les savants occidentaux mais aussi celles, plus récentes, qui ont été forgées au cours de la période coloniale. D’anciens schémas de pensée se perpétuent qui reproduisent mécaniquement des images de l’altérité «islamique».
Mais ces imaginaires hérités sont «reconfigurés par les circonstances économiques, sociales, politiques et médiatiques et, surtout, par la position qu’occupent ou qu’adoptent les producteurs d’information dans ces différents champs».
De plus en plus fréquent à la une des magazines et à l’ouverture des journaux télévisés, le terme «musulman» fait des ravages, car il amalgame, sans qu’on y prenne garde, des connotations religieuse, culturelle et ethnique. Si «l’immigré continue parfois d’être décrit comme victime du racisme, le musulman est par contre de plus en plus regardé comme coupable du délitement national. Avec la banlieue, autre sujet du moment, l’islam joue ainsi un rôle pivot au milieu des années 1980. Aux travailleurs étrangers, victimes, se substituent des musulmans de banlieue, coupables».
En même temps, la mondialisation des réseaux de communication au tournant des années 1980-1990 participe à l’islamisation de la contestation dans un certain nombre de pays arabes. «Frustrés par le soutien apporté par les gouvernements occidentaux à des régimes bien peu démocratiques, une opposition utilisant le registre islamique va émerger, qui tente de proposer un modèle politique de rupture avec celui que proposent les chaînes occidentales».
La guerre froide appartenant au passé, le choc des civilisations devient la principale matrice de l’analyse des conflits mondiaux.
L’affirmation répétée d’un choc civilisationnel, «émanant aussi bien des puissances occidentales que des mouvements politiques se réclamant de la religion musulmane, va inciter les médias français à matérialiser une césure à l’intérieur de ce qu’on appelle dorénavant, comme s’il s’agissait d’une réalité solide et continue, la communauté musulmane».
Derrière la différenciation explicite entre «islam modéré» et «islamisme», la distinction implicite est celle qui sépare ceux qui sont «avec nous» et ceux qui sont «contre nous».
Ouvrant un marché de la représentation de «l’islam de France», les médias et les pouvoirs publics vont alors avoir tendance à se comporter comme une autorité musulmane capable de sanctionner les versions de l’islam qui s’offrent à eux.
Le premier paradoxe est d’ordre quantitatif et s’explique par un fonctionnement journalistique qui privilégie structurellement, donc souvent à l’insu des journalistes, l’émotion sur la réflexion, la forme sur le fond et l’exception sur la règle. On ne parle finalement d’«islam» que parce qu’on est préoccupé par «l’islamisme».
Dans cette perspective essentialiste, on comprend mieux pourquoi les musulmans médiatiques les plus «modernes» et «modérés» sont d’abord ceux qui appellent de leur vœux, et souvent sincèrement, une «réforme» de leur propre religion, donnant ainsi implicitement raison à leurs opposants, qui s’octroient le monopole de la pureté «islamique» pour «justifier» leur radicalité.
L’émergence du «terrorisme islamique» ou «islamiste» tend à reconfigurer les catégories utilisées jusque-là dans les médias de masse. Alors que le centre de gravité médiatique de «l’islam» se déplace vers toujours plus de radicalité et de «barbarie», sous l’impulsion du Groupe islamique armé (GIA algérien) à la fin des années 1990 et d’Al Qaida après le 11 septembre 2001 et avec la guerre en Irak depuis 2003, les catégories floues d’«islamisme» et d’«intégrisme» tendent à se décomposer au profit d’un nouveau vocabulaire qui semble mieux adapté aux réalités: «communautarisme», «néo-fondamentalisme», «salafisme», «jihadisme», etc.
C’est le temps où les médias disent vouloir «lutter contre les amalgames» qu’eux mêmes n’ont cessé d’entretenir jusque-là. Et certains commencent progressivement à prendre au sérieux les personnalités et les mouvements musulmans qui cherchent à concilier leurs identités islamique et occidentale sans renoncer ni à l’une ni à l’autre.
4- En Amérique, notamment ses côtes est et ouest, la société est profondément polarisée entre libéraux et conservateurs. Il existe une presse progressiste qui adopte une perspective internationaliste, et regarde le monde à travers le prisme du cosmopolitisme. Mais il y a aussi des idéologues et des médias conservateurs.
La position des conservateurs est de plus en plus nationaliste et chauvine. Un nationalisme qui rime avec patriotisme et qui décrit l’Amérique comme une nation assiégée, en guerre contre l’islam militant. Ce courant grandissant de conservatisme est traversé par une résurgence religieuse qui n’est pas sans rappeler celle que l’on retrouve à l’échelle mondiale.
«Faisant constamment l’amalgame entre ceux qui utilisent la violence (les jihadistes et les salafistes) et l’intégralité des musulmans, peu d’idéologues conservateurs américains comprennent que les quelques jihadistes, peu nombreux, ne représentent en rien la majorité silencieuse des musulmans».
Du côté des médias de droite non religieux, il faut citer Fox News, la chaîne câblée d’information appartenant à Rupert Murdoch. Ses programmes ont une inflexion particulièrement conservatrice et chauvine, tendant à faire reculer la vague de changements en cours. «Leur politique consista à transformer la religion musulmane en une idéologie politique comparable aux idéologies modernes développées en Europe».
Ceci est d’autant plus vrai qu’en période de changements radicaux, de crises et de conflits, ces «idéaux militants» rencontrent une réceptivité qu’ils n’auraient pas autrement.
Le fervent tenant de ces idéaux est incontestablement Samuel Huntington qui, dans son récent ouvrage «Qui sommes-nous?», n’appelle pas les citoyens américains à vivre tous ensemble. Il exclut d’emblée les hispaniques ou latinos ou Mexicains de la communauté nationale américaine, leur reprochant de refuser l’assimilation à laquelle des millions d’autres se sont pliés depuis le début du dix-septième siècle.
Déjà dans «Le Choc des civilisations», Huntington prétend qu’avec la fin de la guerre froide, les conflits entre Etats ne relèveront plus de l’idéologie, mais de l’appartenance à telle ou telle civilisation. C’est que «le monde huntingtonien est divisé en cultures et en peuples distincts, blocs monolithiques, figés, imperméables».
Ces «peuples» et ces «cultures» forment, pour lui, des civilisations qui structurent le monde contemporain et qui sont définies par des éléments tels la langue, l’histoire, la religion, les coutumes, les institutions, ainsi que par des éléments plus subjectifs d’auto identification (le drapeau, un sentiment d’appartenance à une communauté d’idée et de pensée).
L’auteur distingue ainsi cinq civilisations: la chinoise, la japonaise, l’hindoue, la musulmane, l’occidentale. Il rattache le continent africain aux autres civilisations et, sa position sur l’Amérique latine est ambivalente: tantôt elle fait partie d’une sous-civilisation rattachée à la civilisation occidentale, tantôt elle est présentée comme une civilisation distincte et menaçante pour les Etats- Unis, l’une des deux puissances dominantes de l’Occident avec l’axe franco-allemand.
«Qui sommes-nous?» se situe dans la même perspective. Il complète une vision du monde, négative, xénophobe, extrémiste et reposant sur un rejet de l’autre parce qu’il est autre par son attitude, sa culture, sa langue. Cet autre, pour Huntington, «est l’immigré latino-américain, et particulièrement le Mexicain américain accusé de mettre en danger les fondements de l’identité nationale américaine».
Cependant, si Huntington présente ce credo comme universel puisqu’il a permis à des millions d’immigrants de devenir Américains et de se battre pour sa défense, il lui attribue en fait «des caractéristiques particularistes dans la mesure où, selon lui, les hispaniques, refusent de s’y soumettre et préfèrent conserver leur(s) culture(s) d’origine, une double nationalité, deux langues, c’est-à-dire un double langage sans jeu de mots».
Il affirme que «la mondialisation, le multiculturalisme, le cosmopolitisme, l’immigration, l’infra nationalisme et l’antinationalisme, avaient mis la conscience américaine à rude épreuve. Les identités ethniques, raciales et sexuelles occupaient le devant de la scène».
L’inégalité du système économique global ne relevant pas de son sujet, il lui est ainsi facile, après avoir fait l’économie d’une telle réflexion, d’accuser les immigrés hispaniques qui traversent le Rio Grande, de refuser l’assimilation au credo des pères fondateurs.
C’est pour cette raison qu’il invite les «vrais» citoyens américains à résister à ce mouvement de fond qui perdure depuis les années 1960, et «met en danger l’intégrité culturelle de la nation». Dans cette idée obsédante de la reconquête, la langue joue un rôle fondamental.
Pour Huntington, la langue représente une des dimensions majeures de la culture, surtout quand on sait que l’espagnol est devenu la seconde langue des Etats Unis derrière l’anglais. Les Etats-Unis deviennent une nation bilingue, ce qui semble à Huntington parfaitement monstrueux et anormal.
En choisissant le bilinguisme, les Mexicains refuseraient délibérément leur intégration à la nation américaine et formeraient donc une cinquième colonne minant le credo et la culture occidentale. Huntington vient donc de trouver de nouveaux ennemis intérieurs à la nation américaine. Les Noirs ont longtemps joué ce rôle, mais ils représentent seulement 13% de la population globale, et ne sont plus perçus comme mettant en danger la cohésion nationale.
Huntington va même jusqu’à décrire une société au bord de la guerre civile, prise en tenaille, menacée de l’extérieur et de l’intérieur par les mêmes hordes hispaniques, inassimilables. «Sa vision de la société est angoissante, car elle privilégie un avenir apocalyptique. Les êtres, les peuples, les cultures sont immuables, il n’y a pas d’interactions possibles entre eux».
Il ne parle pas de complot latino, mais «il est obsédé par la latinisation de la société étatsunienne, et par l’idée qu’elle porte les germes d’une métamorphose des structures sociales et politiques du pays, germes qui ne peuvent que produire du conflit».
Chez Huntington, aussi bien dans «Le Choc des civilisations» que dans «Qui sommes-nous?», c’est peuple contre peuple, culture contre culture, langue contre langue. Sa vision repose sur l’affrontement entre l’Occident et des civilisations qu’il juge inférieures. En ce sens, il développe une pensée empreinte de colonialisme et très nettement raciste : «si les musulmans sont les ennemis de la civilisation occidentale à l’échelle planétaire, les latinos jouent le même rôle à l’échelle des Etats-Unis».
Rubrique "Lu Pour Vous"
7 août 2008